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20/03/2026

Héros ou victime ?

Roman, anglophone, Canada, Linwood Barclay, Renaud Morin, Belfond, Jean-Pierre LongreLinwood Barclay, Je vais te détruire, traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin, Belfond, 2026

Dès les premières pages, nous voilà plongés en pleine action : Richard Boyle, professeur dans le Connecticut, sauve de justesse les élèves et le personnel de son lycée d’une attaque à l’explosif, au prix de la vie de l’agresseur, un ancien élève. Considéré comme un héros, il a malgré tout du mal à se réadapter à sa vie professionnelle, d’autant que la phase héroïque ne va pas durer : plaintes de parents en désaccord avec ce qu’il fait lire à ses élèves, et surtout chantage de la part d’un certain Billy qui prétend avoir été victime de comportements déplacés de la part de Richard, lorsqu’il était élève : « Vous êtes le grand héros maintenant, pas vrai ? Vous avez sauvé tout le monde de ce cinglé avec sa bombe. Que penseraient les gens s’ils apprenaient la vérité ? Je parie qu’ils oublieraient vos exploits dans la minute s’ils savaient que vous êtes un putain de pervers. Je parie qu’ils oublieraient ça très vite. »

À partir de là, les choses vont se précipiter, au détriment de la tranquillité familiale et amicale : vont être concernés Bonnie, la femme de Richard, leur fillette Rachel, sa belle-sœur Marta, officier de police, Trent, son chef d’établissement et ami, ainsi que quelques collègues plus ou moins bienveillants. Les impliquer ? Le moins possible, pense-t-il, et il tentera de s’en sortir seul. « Mon maître chanteur avait en partie raison. Il avait dit que j’allais le regretter. Et c’était déjà le cas. Je regrettais de l’avoir laissé me manipuler. Je regrettais de ne pas lui avoir tenu tête. Je regrettais de m’être laissé aller à devenir une victime. » Mais la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît : un trafic de drogue s’ajoute à l’affaire de chantage, ainsi que des confusions sur l’identité de certains personnages, l’intrigue débouchant sur une surprise de taille qui rebat les cartes.

On connaît l’art de Linwood Barclay en matière de suspense : alternance de pauses et d’accélérations du récit, diversité des points de vue (dont celui de Richard, à la première personne), succession d’actions préparées et d’événements inattendus, personnages bien campés psychologiquement, contexte sociologique précisément déterminé. Ici, par exemple, les conditions de vie des enseignants, qui ne sont pas des plus favorables, comme le dit Richard : salaire médiocre, travail le soir à la maison, budgets en baisse, manuels obsolètes, quelques parents « hypercritiques », vie personnelle scrutée à la loupe, crainte « qu’un jour un autre cinglé ne débarque », inquiétude pour les élèves « exposés à bien plus de choses que ceux des générations précédentes… ». Mais « le plus fou, c’est que, malgré tout cela, ou peut-être en partie à cause de cela, j’aimais ce travail. » (NDLR : tout ce qui précède, les enseignants français et de bien d’autres pays pourraient le prendre à leur compte). Le thriller haletant de Linwood Barclay est aussi un roman qui donne à penser sur une société, voire sur un monde de plus en plus inquiétant. Une double dimension qui mêle judicieusement la fiction et la réalité ; et qui offre une lecture des plus captivantes !

Jean-Pierre Longre

www.editis.com/maisons/belfond

www.linwoodbarclay.com

Réédition du précédent roman de Linwood Barclay: voir ICI

Suspense chez les témoins protégés

Roman, thriller, anglophone, Linwood Barclay, Renaud Morin, Belfond, Jean-Pierre LongreLire, relire... Linwood Barclay, Ces mensonges qui nous lient, traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin, Belfond, 2025, J'ai lu, 2026

Jack se souvient et raconte : son père est parti un jour, définitivement semble-t-il, en lui disant : « Ton papa a tué des gens. » On apprend plus tard qu’il est allé vivre sous une nouvelle identité en tant que témoin protégé, car il a été à la solde d’un homme d’affaires véreux qui le chargeait des sales besognes – intimidations, menaces et meurtres – et aux foudres duquel il cherche à échapper.

Devenu écrivain au succès mitigé et cherchant à gagner sa vie en collaborant à des revues plutôt confidentielles, Jack est contacté par une certaine Gwen, U.S. Marshall s’occupant justement et comme par hasard de ces ex-criminels relevant du statut de témoins protégés, qui lui propose d’écrire contre bonne rémunération de fausses biographies de ces derniers afin de parfaire leur nouvelle personnalité en rapport avec leur nouvelle identité. Jack accepte un premier travail, non sans se poser des questions : « On ne m’avait pas donné beaucoup de grain à moudre. Mon premier sujet, d’après ce que m’avait dit Gwen, était de sexe masculin, blanc, et âgé de quarante ans. Par où commencer ? Quel genre d’existence voulais-je lui créer ? J’ignorais complètement ce qu’il avait fait jusqu’à maintenant – était-il boucher, boulanger, fabricant de bougies ? Et si, par hasard, l’histoire que je lui inventais était trop proche de son véritable passé ? Non, cela semblait improbable. »

roman,thriller,anglophone,linwood barclay,renaud morin,belfond,jean-pierre longreDifficile de raconter la suite sans déflorer le suspense entretenu avec grande habileté par Linwood Barclay. Disons simplement que Jack a une petite amie journaliste qui va être impliquée de près dans le déroulement des événements, que l’U.S. Marshall Gwen et ses acolytes réservent des surprises de taille, que les victimes ne sont pas seulement celles du père de Jack, qui soit dit en passant n’a pas disparu pour toujours, que l’écrivain se retrouve avec deux pères, que l’on apprend à connaître le passé et le destin d’un certain nombre de personnages plus ou moins recommandables…

Thriller, roman d’action aux multiples rebondissements, récit à suspense, Ces mensonges qui nous lient est un bel et bon roman noir, qui ne se contente pas de relater une succession de faits inattendus et d’actions violentes. C’est aussi une captivante galerie de personnages qui, derrière leurs profils plus ou moins avérés de « bons » ou de « méchants », recèlent une épaisseur sociologique et psychologique qui les rend véritablement humains. Un vrai roman, donc, au sens plein du terme.

Jean-Pierre Longre

 

www.belfond.fr

www.linwoodbarclay.com 

www.jailu.com 

 

13/03/2026

Le roman d’un « éternel oublié »

Roman, biographie, musique, francophone, Alain Gerber, Frémeaux & associés, Jean-Pierre LongreAlain Gerber, Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes, « Mémoires imaginaires de Sonny Criss. Le génie oublié de la West Coast », Frémeaux & associés, 2026

On connaît les monographies qu’Alain Gerber a consacrées à des musiciens aussi divers que notoires, tels Miles Davis, Jelly Roll Morton, Martial Solal, Louis Armstrong, Franck Sinatra, Django Reinhardt, Billie Holyday, Paul Desmond, Chet Baker, Charlie Parker, et aussi à un introuvable Emmet Ray – ce dernier exemple laissant penser que la plume de notre auteur, qui a maintes fois fait ses preuves, ô combien, dans la fiction romanesque, peut volontiers l’emmener vers la fiction musicale. Et c’est à mi-chemin de la biographie minutieuse et de la narration romanesque que se situe son dernier opus, puisque – le sous-titre l’indique sans faux-fuyant – il se révèle comme les « Mémoires imaginaires de Sonny Criss » : un document érudit sous forme d’autobiographie fictive sur cet « éternel oublié des distributions de prix » dans la grande histoire du jazz. Rendre justice sous forme romanesque est sans doute le meilleur moyen d’aller au plus profond d’un être et de ce qui l’entoure, à condition que cette justice soit rendue par une prose magistrale – et comment en douter ici ?

Sonny est ici raconté comme un saxophoniste de grand talent qui se dirige « vers la lumière en pressant le pas », mais à l’ombre du blues et toujours inspiré par Lucy Criss, sa mère, qui avait une « foi farouche » en lui. L’autre figure tutélaire est celle de Bird, Charlie Parker : « Ayant rencontré Bird sur mon chemin, j’avais la conviction que, si je n’essayais pas de le suivre, je n’aurais plus aucun endroit où aller. C’était sa trace, ou bien l’ornière, déjà profonde comme un tombeau – et je n’avais pas vingt ans. » Et il y a eu les autres, tous les autres, dont Alain Gerber a pris soin de dresser la liste en tête du volume, parmi lesquels Chet Baker et Teddy Edwards, dont il dit : « Nous avons partagé bien des choses : la peur du lendemain, le désarroi, la débine, l’humiliation et la rage impuissante, le froid de l’indifférence et la brûlure permanente de l’ostracisme. »

On n’en finirait pas de citer, de reproduire des anecdotes, d’évoquer des noms, des épisodes qui font de cette autobiographie imaginaire déroulée d’un seul souffle, comme un immense solo de saxo, le roman vrai et beau d’un homme, de la musique, d’une époque, servi par un art consommé du récit. Voyez par exemple le mystère qui plane sur ce début de paragraphe, digne de Stendhal : « Le 4 mars 1956, un musicien blanc célèbre, mais qui n’entretenait aucun rapport avec le cool californien, se rendit dans un studio de Hollywood, celui de la compagnie Capitol, afin d’y effectuer l’ultime enregistrement qui serait publié sous son nom, car il allait mourir l’année suivante. » On saura qu’il s’agit « du baryton Serge Chaloff », mais seulement au bout de longues lignes de suspense. Le tout à l’avenant, ponctué de ces formules dont Alain Gerber a le secret. Jugez plutôt : « Pas plus que le grand art ne fait les grandes stars, les grands thèmes ne font les grands tubes. » Ou encore : « Il n’y a pas de mystère. Pas plus dans l’art que dans la dentisterie ou la pêche à la mouche. Il n’y a que du travail et de l’application. » On sait ainsi comment se crée le « grand art », tant en musique qu’en littérature. Ce livre en est une nouvelle démonstration.

Jean-Pierre Longre

 

Roman, biographie, musique, francophone, Alain Gerber, Frémeaux & associés, Jean-Pierre Longre"Sonny Criss est un unsung hero de l’histoire du jazz. Saxophoniste alto brillant de l’ère bebop, son talent inégalable est pourtant resté dans l’ombre de Charlie Parker. Publiée en même temps que le livre « Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes », le roman biographique d’Alain Gerber, cette anthologie met en évidence la virtuosité et l’expressivité hors du commun du musicien. Un hommage inespéré à l’un des plus grands maîtres oubliés du jazz du XXe siècle."

 Patrick FRÉMEAUX

CD1 - 1947-1955 : WARDELL GRAY SEXTET : HOT HOUSE. AL KILLIAN SEXTET : SONNY’S BOP • OUT OF NOWHERE. FLIP PHILLIPS & HIS ORCHESTRA : FLIP’S IDEA • PUT THAT BACK. SONNY CRISS QUARTET : THE FIRST ONE • CALIDAD • BLUES FOR BOPPERS • TORNADO. HARRY BABASIN ALL STARS : IRRESISTIBLE YOU • THE SQUIRREL. BUDDY RICH QUINTET : BROADWAY • A SMOOTH ONE.

CD2 - 1955-1958 : BUDDY RICH QUINTET : THE TWO MOTHERS • SONNY AND SWEETS. SONNY CRISS : ALABAMY BOUND • WEST COAST BLUES • SWEET GEORGIA BROWN • THE MAN I LOVE • AFTER YOU’VE GONE • HOW HIGH THE MOON • NIGHT AND DAY • WHAT IS THIS THING CALLED LOVE • IN THE STILL OF THE NIGHT. SONNY CRISS QUARTET : EASY LIVING • WILLOW WEEP FOR ME • WAILIN’ FOR JOE. SONNY CRISS : I GOT IT BAD • SYLVIA • BUTTS DELIGHT.

SÉLECTION D’ALAIN GERBER ASSISTÉ PAR JEAN BUZELIN ET JEAN-PAUL RICARD

Autres publications récentes de Frémeaux & associés:

roman,biographie,musique,francophone,alain gerber,frémeaux & associés,jean-pierre longrePascal Anquetil, Pourquoi j'aime le jazz? "Ecrits sur le jazz et autres exercices d'admiration". 

Présentation:

« Un jour de 1957 ou 1958, je ne sais plus, un disque orange arriva par la poste à la maison. Il était édité par la Guilde du jazz. (...) Ce mystérieux 25cm inonda la même année des milliers de foyers français et contamina, sans s’en douter, toute une génération d’adolescents au virus du swing. Demandez à Didier Levallet, Jean-Paul Boutellier (fondateur de jazz à Vienne), Alain Pailler, Francis Marmande et beaucoup d’autres encore si cela ne fut pas le cas pour eux. Ce disque qui s’intitulait avec pertinence “Horizons du jazz” fut pour moi et mon frère jumeau Gilles la révélation éblouie d’un nouveau monde. À l’affiche de cette première anthologie jamais publiée en France, des noms qui m’étaient, à l’exception de Sidney Bechet, tous encore inconnus : Art Tatum, Charlie Parker, Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie, Erroll Garner, Woody Herman, etc. Dans le texte de pochette, on présentait le jazz comme “l’expression vivante de la musique du peuple afro-américain”. Il n’avait pas tort. Je ne cesse depuis d’essayer avec passion et détermination d’élargir les horizons. »
Pascal ANQUETIL

Pourquoi aimons-nous le jazz ? Pascal Anquetil, plume essentielle et témoin infatigable des scènes françaises, y répond par une collection de chroniques où l’émotion guide la pensée. De Billie Holiday à Ella Fitzgerald, de Monk à Miles, de Django à Petrucciani, il célèbre celles et ceux qui ont façonné cette musique de fièvre, de combat et de beauté. Son écriture, à la fois sensible et précise, saisit l’instant : une voix, un souffle, un éclat de lumière sur une scène de club. Ces textes sont autant d’exercices d’admiration que de déclarations d’amour au jazz. Une invitation à écouter autrement.
PATRICK FRÉMEAUX

Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Shirley Horn, Abbey Lincoln, Diana Krall, Nat King Cole, Frank Sinatra, Scream Jay Hawkins, Al Green, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Thelonious Monk, Miles Davis, John Coltrane, Art Blakey, Chet Baker, Stan Getz, Keith Jarrett, Brad Mehldau, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Martial Solal, Trio HUM, Michel Petrucciani, Didier Lockwood Pascal Anquetil est journaliste français spécialisé dans le jazz, notamment à Jazz Magazine. Il a également dirigé le Centre d’Information du Jazz, contribuant à la diffusion et à la structuration de la connaissance sur cette musique et sa professionnalisation. Son travail s’inscrit dans une approche critique et documentaire de l’histoire du jazz.

 

roman,biographie,musique,francophone,alain gerber,frémeaux & associés,jean-pierre longreCharles Trenet, Les rois fainéants. Note de présentation et biographie par Vincent Lisita.

Présentation :

« Ses dons merveilleux, son labeur inapparent mais incessant lui feront bientôt toute la place à laquelle il a droit. »
Max Jacob

« Tout bégayait. Tout traînait. Plus rien ne traîne et tout parle... C’est grâce aux chansons de Charles Trenet. »
Jean Cocteau

En 1930, Charles Trenet, dix-sept ans, « monte » à Paris avec l’ambition de devenir journaliste, peintre en atelier, acteur de cinéma… bref, Parisien. Dans sa valise, il emporte son premier roman, Les Rois fainéants, deux cents feuillets que les éditeurs refuseront, mais qui le conduiront vers Max Jacob puis Jean Cocteau, scellant ainsi son destin d’artiste.

Avant ce départ, à Perpignan, il s’était déjà illustré dans Le Coq catalan d’Albert Bausil comme chroniqueur, conteur et poète. Ce manuscrit marque sa première entreprise d’envergure : on y retrouve sa sensibilité à fleur de peau et sa joie de vivre, l’ironie, la nostalgie, l’humour, mais aussi la culture littéraire et historique qui nourriront plus tard ses chansons. Considéré comme perdu par Trenet lui-même, Les Rois fainéants fut longtemps l’« arlésienne » de son oeuvre. Retrouvé par Vincent Lisita, historien d’art et spécialiste du Fou chantant, déjà auteur de deux ouvrages et directeur de l’intégrale chronologique chez Frémeaux, ce roman historique est publié ici pour la première fois.

L’édition est accompagnée d’une présentation et d’une biographie de Charles Trenet rédigées par Vincent Lisita. Ce roman de jeunesse n’est pas seulement l’essai d’un apprenti écrivain : il constitue l’acte de naissance littéraire de celui qui allait révolutionner la chanson française.
Patrick Frémeaux

Historien d’art, Vincent Lisita travaille depuis plus de trente ans sur la biographie et l’oeuvre de Charles Trenet. Il lui a consacré deux ouvrages : Trenet méconnu (Les Échappés, 2013) puis Trenet-Cabu : La Vie qui va (Robert Laffont, 2018). Au décès de Daniel Nevers, il a repris la direction artistique de son intégrale discographique, en compagnie de Pascal Halbeher, chez Frémeaux & Associés.

www.fremeaux.com/fr

02/03/2026

L’écrivain et son éditeur

Correspondance, francophone, Marcel Proust, Gaston Gallimard, Pascal Fouché, Gallimard, Jean-Pierre LongreMarcel Proust, Gaston Gallimard, Lettres retrouvées 1912-1922, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché, Gallimard, 2025

En 1989, paraissait la Correspondance entre Marcel Proust et Gaston Gallimard, éditée par Pascal Fouché. Le même Pascal Fouché en présente ici un important complément, assorti d’annexes et d’une utile bibliographie. Cent sept lettres « retrouvées » de l’écrivain avec son éditeur, mais aussi avec de proches collaborateurs de Gallimard (Berthe Lemarié et Gustave Tronche), ainsi qu’un échange avec Henriette Rallet, dactylographe aux « merveilleux arrangements », et même une lettre d’Ezra Pound concernant une traduction anglaise de ce qu’il appelle « Chez Swann ».

La lecture de ces lettres nous en apprend beaucoup sur les relations entre l’écrivain et son éditeur. Sur les relations professionnelles, bien sûr, concernant la publication des premiers volumes de À la recherche du temps perdu : remaniements des manuscrits et des épreuves, qui donnent lieu à des échanges précautionneux mais parfois vifs, notamment de la part de Proust, qui manifeste par ses récriminations l’impérieux souci qu’il avait de la perfection de ses publications – par exemple sur la taille des caractères, parfois d’une manière quasiment lyrique (« Passons sur ma déception personnelle, car j’attendais ce livre comme un enfant un cadeau de Noël dans un soulier, et je ne pourrai en lire une page, même avec des lunettes je ne distingue rien. ») ou humoristique (« Je doute que j’aie écrit un tableau « silencieux » pour un tableau « licencieux » et mes lecteurs s’étonneront sans doute que l’artiste qui a peint ce tableau ait le scrupule de le voiler, s’il n’est que silencieux ! ») Intéressant aussi de savoir à quels critiques Proust veut faire parvenir des exemplaires de son œuvre : on trouve pêle-mêle, parmi les plus notoires, Robert de Flers, Léon Blum, Colette, Ramon Fernandez, Charles Maurras…

Relations professionnelles donc, mais aussi échanges amicaux de plus en plus empressés. La santé des deux principaux épistoliers étant fragile, ils manquent souvent des rendez-vous, s’en désolent et s’en excusent mutuellement. Gallimard à Proust : « Je répondrai à votre appel, et avec empressement et bien plus encore parce que je désire devenir votre ami que parce que j’espère être votre éditeur. » Proust à Gallimard : « Je serais triste si vous supposiez que votre santé a pu sortir un jour de mes préoccupations. », ou : « Cher ami je voudrais avoir toute une seconde vie devant moi pour vous témoigner mon amitié et que vous oubliiez l’importunité de mes plaintes. Mais je crois les devoir à mon œuvre. » Et anecdotiquement, à Gustave Tronche quelques confidences sur les chats : « Pendant une heure je viens de mettre en balance les délices d’avoir des animaux si charmants et l’horreur de les faire mourir dans une chambre où brûle sans cesse la poudre antiasthmatique Legras. La pitié l’a emporté. »

Cette correspondance, pour complémentaire qu’elle soit, n’en est pas moins pleine d’enseignements sur les mœurs éditoriales d’une époque où, la guerre de 1914-1918, ses suites et l’épidémie de grippe espagnole créant la pénurie, les difficultés ne manquaient pas, sur le tempérament d’un écrivain qu’on a tôt fait de qualifier de snob et de capricieux (alors qu’il fait passer son œuvre au-dessus de tout) et, au-delà de ce à quoi obligent les relations professionnelles, sur l’amitié de plus en plus solide entre cet écrivain et son éditeur.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

24/02/2026

Le basculement d’une vie

Roman, francophone, Philippe Besson, Julliard, Jean-Pierre LongrePhilippe Besson, Une pension en Italie, Julliard, 2026

C’est une famille d’apparence ordinaire : Paul, professeur d’italien, Gaby, employée des Postes, leurs deux filles, Suzanne et Colette. Ordinaire, et pourtant… Nous sommes dans les années 1960, à une époque où certaines choses doivent être tues. Après la mort de sa grand-mère Gaby, en 2010, l’auteur/narrateur va interroger sa mère, Suzanne, afin qu’elle lui dévoile ce qu’elle sait du secret qui a autrefois détruit la vie familiale.

À l’été 1964, le couple et ses deux filles décident de partir visiter la Toscane. Paul, très organisé, a préparé un programme culturel complet : Florence, Fiesole, Sienne, San Gimignano et autres hauts lieux architecturaux et artistiques. Ils logent dans une pension où se côtoient touristes italiens, belges, français, où règne une sympathique hôtesse et où les repas sont assurés par Sandro, cuisinier attentif. Sandro, dont la présence et les regards vont provoquer, chez Paul, la révélation de ce qu’il ne s’avouait pas jusqu’à présent, même s’il sentait bien que malgré une véritable affection le désir pour son épouse n’avait jamais vraiment existé, même s’il a mené jusqu’à présent un « combat douloureux », même si la nuit venue, il « n’est pas rare que des représentations masculines se forment devant ses yeux clos et que ses penchants inassouvis trouvent soudain à s’exercer sur une créature rêvée. » « On parlerait aujourd’hui de refoulement », analyse l’auteur.

Un matin, Paul étant fiévreux, il garde la chambre tandis que Gaby et leurs filles partent en visite, suivant le programme établi. C’est alors que la présence de Sandro dans la maison désertée par les pensionnaires fait tout éclater : les deux hommes vivent des heures de passion, laissant s’épanouir une sensualité que Paul ne connaissait pas jusque-là. Ce qu’il a pris tout d’abord pour « un moment d’égarement », une « mésaventure » devient dans son esprit « révélation, confirmation, libération. » « Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. » Alors, cette « révélation » qu’il s’est faite à lui-même, il va la faire à sa femme, sur les hauteurs de Florence. Sous la plume du petit-fils, les questions s’accumulent : « Qu’a dit Paul exactement ? Qu’il aimait les hommes et c’est tout ? L’information, si gigantesque fût-elle, suffisait-elle ? […] A-t-il évoqué Sandro ? Mentionné leur rapprochement ? […] Et elle, alors ? […] A-t-elle compris l’ampleur des dégâts, compris qu’ils étaient irréversibles ? […] A-t-elle voulu préserver sa propre dignité ? Ne pas s’humilier davantage ? » Toujours est-il que Gaby fait monter ses filles dans la voiture et part avec elles, définitivement, laissant Paul seul avec ses aveux. Il ne les reverra jamais, et l’auteur, fils de Suzanne, ne le connaîtra pas. En allant enquêter sur place, il connaîtra son destin, un destin qui fera dire à Suzanne : « Ça me fait du bien d’apprendre qu’il a été heureux, mon père. » Réconfortante conclusion d’un roman dans lequel, d’étape en étape, Philippe Besson révèle les faces cachées de la nature humaine, un roman aussi émouvant que captivant.

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr

16/02/2026

« Traquer l’énigme »

Roman, francophone, Pierre Péju, Gallimard, Jean-Pierre LongrePierre Péju, Échappées, Gallimard, 2025

« Il y a des choses qui se passent pendant les guerres qu’on ne peut plus comprendre ensuite. » Voilà ce qu’un jour la mère de l’auteur lui dit alors qu’il était petit garçon. Devenu adulte et écrivain, Pierre Péju ne va pas vouloir « en rester là. » Il va « traquer l’énigme », tenter de retracer, en mêlant souvenirs, témoignages et fiction, ce que l’époque de l’occupation a recelé dans sa famille lyonnaise et autour d’elle, « parce que la voix humaine qui désire encore et toujours raconter n’est jamais morte. »

Le récit tourne autour du destin mystérieux et tourmenté d’une fillette, Stella Wirst, découverte dans une malle en osier en octobre 1942, en pleine occupation : le patron de l’entreprise « Le Déménagement moderne », où Aimée, la mère de l’auteur, est secrétaire, est un responsable de la Résistance locale, et ses employés, secrétaire comprise, apportent leur contribution, chacun à sa mesure, à la lutte clandestine, notamment pour entreposer et cacher du mobilier appartenant à des Juifs arrêtés et emmenés par les Allemands et leurs complices français. Visiblement, la petite Stella a échappé à la rafle subie par sa famille en se recroquevillant dans la malle découverte par les déménageurs. « Une enfant momentanément échappée du grand troupeau des petits êtres qu’on ramasse, qu’on embarque et déporte. Un signe ? Quel signe ? L’étoile du réconfort qui brille très faiblement dans beaucoup de noir ? » Aimée va la recueillir, la loger dans le petit appartement qu’elle occupe avec sa sœur, et n’aura de cesse que de mettre la petite Juive à l’abri des atrocités. Elle l’emmènera, avec la complicité d’un certain « Merlichte », chef résistant, dans une famille de la région grenobloise, des fermiers qui vont quelque temps après subir une rafle à laquelle Stella échappera, une fois encore recroquevillée dans un coin invisible. De cachette en cachette, elle sera recueillie en Suisse, et on n’aura plus de nouvelles jusqu’après la guerre, en 1948. Entretemps, Aimée a épousé Raymond, fils du patron, et en 1946 a donné naissance à Pierre, qui évidemment n’avait jamais vu Stella ; lorsqu’elle réapparaît dans la maison de campagne familiale, c’est pour disparaître à nouveau…

« Les histoires non dites rôdent sans fin. Elles hantent qui elles peuvent, qui elles trouvent sur leur chemin de nuit et de brouillard. » L’histoire de Stella Wirst, Pierre Péju ne la connaîtra que plus tard, et il découvrira certains secrets petit à petit, par exemple comment son père a perdu une jambe. Son récit est aussi un saisissant tableau de la vie lyonnaise dans les années noires de l’occupation, vues du côté de la Résistance, à laquelle la famille Péju participa largement. Jusqu’au surprenant épisode final, la figure de Stella court mystérieusement, ouvertement ou en filigrane, en « échappées » et en retours furtifs, tout au long d’un roman captivant, qui mêle habilement, sans artifices ni faux-semblants, les existences individuelles et l’Histoire collective, la narration objective et l’authentique émotion.

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

11/02/2026

« Chemin brisé »

Lire, relire... Martin Šmaus, Petite, allume un feu… Traduit du tchèque par Christine Laferrière. Éditions des Syrtes, 2009, Syrtes Poche, 2026

                            

Le clan Dunka représente, en quelque sorte, la synthèse des familles tziganes, de leurs1228925977_Smaus.jpg conceptions (ou non conceptions) de l’existence. « Les Dunka ne voulaient faire de mal à personne : ils voulaient vivre. Et ils vivaient comme ils en avaient l’habitude depuis des siècles, oubliant la veille et ne voulant pas savoir ce que leur apporterait le lendemain. Ils vivaient des milliers de vies, naissaient et mouraient sans cesse chaque jour ». C’est dans ce contexte que naît et grandit Andrejko, voleur hors pair, et pour cela choyé par les petits qui profitent de ses cadeaux, jalousé par les grands qui, ne pouvant l’égaler, se dressent violemment contre lui.

 

Dans la Tchécoslovaquie contemporaine, des dernières années du communisme à la partition du pays, en passant par l’ouverture et la démocratisation, avec les enthousiasmes et les angoisses qu’elles suscitent, Andrejko est ballotté, avec une famille fluctuante et se délitant peu à peu, d’un lieu à un autre : du hameau campagnard, proche de l’Ukraine, où la tribu vivait selon les traditions, aux villes grises, froides, inhospitalières (Ostrava, Prague, Plzen), d’un appartement délabré à la maison de correction… De gare en gare, de rue en rue, le petit garçon va devenir un jeune homme marqué par la marginalité dans la société des « blancs », mais aussi dans celle des Tziganes devenus des « Roms » citadins, victimes et coupables  de  trafics en tous genres, oublieux de la liberté originelle.

 

roman,tchéquie,martin smaus,éditions des syrtes,jean-pierre longreUn jour Andrejko retourne au lieu rêvé de son enfance, le reconstruit, y aime sa belle cousine Anetka qui lui donne une petite fille, travaille même avec les bûcherons pour gagner la vie de sa nouvelle famille. Ansi se tisse son destin marqué par le besoin d’indépendance sans faille et d’amour absolu, puis par la tragédie. « C’est ainsi qu’Andrejko voyait son existence : un souffle saccadé et rauque, un chemin à travers des racines égarées, un chemin cahotant, un chemin brisé sur lequel restaient des cicatrices en forme de croix et des rides profondes, telle l’écorce éclatée d’un vieil arbre… ».

 

Livre sans concessions, ni pour les uns ni pour les autres, Petite, allume un feu… est à la fois un chant désespéré face aux cruautés de l’Histoire et de la société et une ode à l’amour et à la liberté. La musique, languissante ou endiablée, y tient la place qu’elle doit tenir ; et aussi la nature, forêts, montagnes, clairières, en toutes saisons accueillantes au Tzigane errant. Tragédie au vaste souffle poétique, le roman de Martin Šmaus jette un regard aussi tendre que lucide sur les hommes, ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais.

 

Jean-Pierre Longre

 

https://editions-syrtes.com 

 

04/02/2026

Force de vie et de mort

Roman, francophone, Jacques Brochard, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreJacques Brochard, Nuits de feux, Le Vampire Actif, 2025

« Avez-vous déjà vécu un incendie ? je veux dire un violent incendie, celui qui détruit non seulement un bâtiment, une maison, mais par la dimension spirituelle de ce qu’il détruit, s’attaque aussi à votre âme, à vos souvenirs, à votre amour, à tout votre être ? » Telles sont les questions que Jacques Soulié, un inconnu rencontré sur un promontoire dominant la mer, pose au narrateur. Et le récit qui s’ensuit se déroule, en quelque sorte, à la lumière étrange, terrible et fascinante des feux qui le ponctuent.

Jacques Soulié, le protagoniste, fait ses confidences à son interlocuteur, qui nous les rapporte indirectement ou directement. Instituteur nommé sur une côte peu accueillante, il fait la connaissance de Marine, qui, arrivée de la mer, vient périodiquement se sécher et se chauffer devant sa cheminée, moments de bonheur au cours desquels il profite des « senteurs boisées de son corps. » Mais à la suite d’un feu dangereux qu’il a allumé pour guider la jeune femme sur son bateau, l’Autorité anonyme et implacable qui gouverne le pays le déplace sur une petite île qui fait face à la côte. « Monsieur le Professeur » va travailler et loger dans une école de sept élèves disciplinés et apathiques, et vivre au milieu d’habitants peu loquaces. Alexandre le cantonnier, personnage bizarre, lui explique : « C’est une île […] dans laquelle on arrive, mais dont on ne repart plus, on vit ici parce que des parents vous y ont fait naître, ou l’on vient parce que l’A vous y a reclus en exil pour un temps indéfini. » Et ceux qui sont éventuellement autorisés à partir ne le font pas « car presque tous ceux qui ont vécu ici de nombreuses années ne souhaitent plus retourner à ce qui leur apparaît comme un nouvel exil. »

Ce qui fascine Jacques Soulié, dans cette île apparemment sans grand intérêt, ce sont les feux : grand feu de la Saint-Jean rassemblant la population, feux épars, mais aussi incendies de maisons, allumés par qui ? Et il y a le feu de la cheminée d’Alaine, jeune femme sauvage et séduisante qui, étrangement, lui rappelle Marine, presque jusqu’à la confusion. Alaine et Jacques s’éprennent l’un de l’autre, passant des soirées tendres, puis empreintes de passion, devant la cheminée éclatante. Cela jusqu’à un épisode exaltant et tragique : « Je vous dirai ce que fut cette journée pour moi, ce qu’elle représente encore comme le moment le plus précieux de ma vie, celui de mes souvenirs dans lequel j’aime à m’immerger. Je vis de ce souvenir, il enchante, mais désole encore mon existence. »

Le récit de Jacques Soulié, donc le roman de Jacques Brochard, relève d’une sorte de réalisme fantastique, rythmé par ce que le feu peut avoir de chaleureux et d’effrayant, force de vie et de mort. De ce récit, narrateur/confident et lecteurs garderont en mémoire l’intensité dramatique et la plénitude poétique.

Jean-Pierre Longre

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28/01/2026

Les voix du corps, de l’âme et de l’esprit

Poésie, anglophone, francophone, Alta Ifland, John Taylor, Les Figues / Puctumbooks, Jean-Pierre LongreAlta Ifland, Voix de Glace / Voice of Ice, recueil bilingue français-anglais, préface de John Taylor, Les Figues / Puctumbooks, 2025

Le parcours biographique et linguistique d’Alta Ifland est singulier : de la Roumanie aux États-Unis, des États-Unis à la France, du roumain à l’anglais, de l’anglais au français. Les textes de cette « Voix de Glace » qu’elle fait entendre ici sont, en l’occurrence, présentés en français et en anglais, les deux langues de l’exil. Et, comme s’ils voulaient recouvrir une vie entière, ils commencent avec « Naissance » et finissent avec « Mort », en une sorte de lutte commune : « Nous luttons contre la mort et nous luttons contre la vie. »

Cette double lutte existentielle est d’ailleurs au cœur de certains textes invoquant un dédoublement de la personnalité, à la fois présence et reflet (comme dans la « glace », polysémie suggérée par le titre), corps et ombre, mère et enfant, « femme vêtue de blanc » et « homme en noir ». « Je sais que moi n’est que l’ombre douteuse et invraisemblable de mon double. » La référence à Rimbaud proposée par John Taylor dans sa préface est judicieuse – et l’on pourrait aussi penser à d’autres poètes comme Hector de Saint-Denys Garneau. Cela peut induire, clairement ou non, des tableaux fantastiques telle la mise à nu des corps devenus squelettes (« la chair épluchée »), les visions de la mort et de la destruction des êtres (« Les yeux crevés », « Les lépreux ») ou des choses (« Ses murs s’écroulent avec un bruit de neige blessée à vif »), et la quête désespérée de soi : « Quelque part derrière une porte dans une ville il y a un corps qui est le mien. Mais je ne saurai jamais lequel. » Ce qui n’exclut pas les images à caractère surréaliste, mettant en regard, par exemple, la « noblesse » et un « spectacle digestif », ou présentant des scènes où se côtoient « une bûche de Noël mangée par un chien inexistant », une « dentelle », le « bureau de Tourgueniev » et « un tournesol dont je n’ai rien à dire ». Le jeu sur les mots, parfois, forme une image étrangement cubiste : « Le nez de mon dos se reflète bizarrement dans l’œil de ma cheville. »

Voilà, dira-t-on, que l’humour n’est pas loin, et on aura raison. Il est là, parfois avec « la douceur des choses », parfois dans des scènes tournant au burlesque, parfois encore dans des portraits sarcastiques, comme ceux des « professeurs au nez pédant et hoquets ataviques » ou d’une voisine « le visage tendu par les nombreuses chirurgies esthétiques, la peau translucide à cause du sérum, la bouche ouverte dans la grimace permanente d’un sourire avorté… » Au-delà du sourire sans concessions, il y a le temps qui passe et les souvenirs qui nous rappellent qui est l’autrice, semblable à « cette émigrée dont je connais l’histoire, une jeune fille qui débarqua – pardon, atterrit – à New York un jour de septembre au début des années quatre-vingt-dix », elle qui se rappelle « la cuisine d’été » dans son pays natal : « Et le feu ne se lassait pas de se réfléchir dans ses yeux, y laissant les souvenirs à venir, et dans ses yeux le temps s’arrêtait et le présent coulait dans le passé et le passé dans l’avenir, riche de silence et de mots. »

Ensemble aux tonalités et aux genres divers, tenant tantôt (ou en même temps) du poème en prose et du récit, de l’évocation onirique et du réalisme morbide, du conte et du mythe, de la réflexion et de la parodie, cette Voix de Glace en appelle à l’esprit, à l’âme, au corps, et offre un concert très dense, quasiment inépuisable, auquel, une fois que l’on a commencé à l’écouter, on a du mal à se soustraire.

Jean-Pierre Longre

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12/01/2026

Au-delà de la mort, l’amour

Récit, autobiographie, Grèce, Nikos Kokàntzis, Michel Volkovitch, Anne Defréville, éditions de l’Aube, Jean-Pierre LongreNikos Kokàntzis, Gioconda, traduit du grec par Michel Volkovitch, illustré par Anne Defréville, éditions de l’Aube, 2025

« Ceci est une histoire vraie. » Telle est la première phrase du livre, et l’on peut croire son auteur, tant son récit respire la sincérité, et s’ancre dans l’Histoire de son pays. Nous sommes en Grèce, à Thessalonique, pendant l’occupation allemande. Deux familles voisines vivent en bonne entente, les enfants et les adolescents se retrouvent et s’amusent sur le terrain en friche qui sépare leurs deux maisons. C’est là que Nikos s’éprend de Gioconda, et que se manifeste un amour réciproque et irrépressible. Plaisir des jeux partagés, première crise de jalousie, premier baiser. « Je me souviens encore de ses lèvres contre les miennes, de ce frisson de bonheur. L’amour débordait par mes yeux, mes oreilles, ma bouche, le bout de mes doigts. Ma peau était amoureuse, mon cœur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j’étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l’un de l’autre qu’il n’y avait pas de place pour des mots. »

« Amour des âmes, amour des corps », écrit le traducteur Michel Volkovitch dans sa postface. C’est exactement cela, et cet amour aurait pu durer, s’il n’y avait eu le contexte terribe : la présence de l’occupant (contre lequel Nikos s’engage en participant, à la mesure de son âge (15 ans), à la Résistance) ; et l’antisémitisme galopant. Car Gioconda est juive. Une fin d’après-midi, toute la famille est emmenée dans un camion militaire ; Nikos et Gioconda se disent un adieu déchirant : « Elle se mit à trembler tout entière, elle n’en pouvait plus, des sanglots silencieux montèrent à sa gorge, ses larmes débordèrent et s’unirent aux miennes sur nos visages collés l’un à l’autre – ultime contact, promesse, adieu ».

Pour Nikos Kokàntzis, qui rédige ce récit plus de trente ans après la disparition de Gioconda à Auschwitz, celle-ci « n’est plus qu’un rêve. » Mais un rêve qui reprend réalité dans son écriture, en des scènes à la fois réalistes et poétiques, à la saveur érotique et sentimentale, des scènes parfois même fantastiques, telle l’évocation des splendides incendies provoqués par les bombardements alliés sur les entrepôts investis par les Allemands. Les belles illustrations d’Anne Defréville, colorées ou sombres, évocatrices et suggestives, soulignent esthétiquement les épisodes importants d’une narration émouvante, pleine de sensibilité et d’intensité.

Jean-Pierre Longre

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05/01/2026

Un retour à Salé

Roman, francophone, Maroc, Abdellah Taïa, Julliard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Abdellah Taïa, Le Bastion des Larmes, Julliard, 2024, Folio, 2026

Dans Vivre à ta lumière, Abdellah Taïa relatait la vie de Malika, mère lumineuse et obstinée, qui avait économisé « encore et encore » pour construire une maison où faire vivre les onze personnes qui composaient la famille. Dans Le Bastion des Larmes, Youssef, devenu professeur en France, revient momentanément à Salé après le décès de cette mère volontaire (les changements de personnes, de noms et d’activités laissent transparaître, quoi qu’il en soit, le caractère autobiographique du roman) pour vendre le dernier appartement de la maison, dont ses sœurs ont déjà liquidé leurs parts, ces sœurs qui ne se privent d’ailleurs pas de faire des reproches aux fils exilés : « C’est nous qui faisons des efforts pour garder vivante cette mémoire. Pas vous, les garçons. Ni le grand frère Slimane qui nous a oubliées depuis longtemps. Ni toi, Youssef, là-bas, à Paris, en train de vivre je ne sais quoi de soi-disant libre et dont tu ne dis jamais rien. Ni Karim, parti du Maroc comme un voleur. Ce n’est pas vous, les garçons, mais nous, les sœurs, qui faisons tout pour que ce qui a été construit ne s’effondre pas d’un coup. »

roman,francophone,maroc,abdellah taïa,julliard,jean-pierre longreMais le peu de temps que Youssef reste au Maroc fait ressurgir cette mémoire. Celle de Najib, son amant des années 1980 qui l’a trahi, qui est passé du côté de ceux qui les opprimaient parce qu’ils ne vivaient pas selon les normes, « ceux qui nous tuent tous, chaque jour et chaque nuit. » Najib qui a lui-même été trahi et qui, pour se venger de tous les supplices subis, de toutes les humiliations imposées, est devenu à Salé un trafiquant tout puissant, le roi de la drogue, mais un « Chérif », un saint, « le saint pédé de Salé », « la générosité même avec les habitants », emmenant tout le monde dans sa corruption, et dont les funérailles vont être suivies par une foule considérable. C’est par lui, par son fantôme, que Youssef va découvrir le « Bastion des Larmes », « le cœur même de la ville », là où il peut pleurer Najib, un « endroit magique » au pied de la muraille qui longe l’océan, et dont l’histoire remonte au XIIe siècle, lorsque les Castillans massacrèrent la population de Salé.

Livre d’une grande nostalgie et parfois d’une grande cruauté, où des scènes de tendresse voisinent avec quelques scènes difficilement soutenables, comme celles qui décrivent les viols collectifs de jeunes garçons connus comme homosexuels, Le Bastion des Larmes se termine par une lettre de Youssef à sa sœur Kamla, demeurant à Agadir, une lettre sans concessions pour le passé, ses beautés et ses turpitudes, les amours et les haines, mais une lettre magnifique qui veut le rêver, ce passé. « Depuis mon retour à Paris, je passe mes jours et mes nuits à me souvenir de nous autrefois, à revenir à notre lien. Notre pauvreté. Notre beauté. Notre paradis. Notre grande fiction. Je sais que je réécris et que je réinvente sans cesse ce passé. Malgré le noir et le désespoir en moi, malgré les traumatismes et les crises de panique, j’éprouve cette nostalgie étrange d’un espace qui n’a sans doute jamais existé comme aujourd’hui. Une force obscure me pousse à retrouver ce passé, à l’embellir. À ne voir que le printemps, les fleurs, les lilas, les mimosas, les marguerites. » La magie de la fiction, et de la plume d’Abdellah Taïa.

Jean-Pierre Longre

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28/12/2025

Les oubliés du Bărăgan

Roman, Francophone, Roumanie, Lionel Duroy, Mialet-Barrault, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Un mal irréparable, Mialet-Barrault, 2025

Depuis quelques années, Lionel Duroy, de son propre aveu, n’en finit pas avec la Roumanie. Dans Eugenia (2018), à travers une relation sentimentale entre l’écrivain Mihai Sebastian et une jeune héroïne de fiction, il retrace l’histoire de la montée du fascisme, du nazisme et de l’antisémitisme dans le pays, insistant notamment sur le pogrom de Iaşi ; dans Mes pas dans leurs ombres (2023), Adèle, jeune Française d’origine roumaine, part enquêter sur les lieux des massacres des Juifs dans les années 1940, entre Roumanie, Moldavie et Ukraine.

Un mal irréparable est aussi, toujours dans le registre romanesque, un retour sur le passé meurtrier de la Roumanie. Frédéric (Friedrich) Riegerl, écrivain français dont le père était né à Czernowitz (ville austro-hongroise, puis russe, roumaine, et maintenant ukrainienne), et dont la mère était originaire de Chişinau, en Moldavie, part sur les traces de son enfance, dont il a oublié des pans entiers. C’est en faisant le voyage à Czernowitz, puis à Brăila (ville natale de Panaït Istrati, ce qui fera souvent revenir au fil des pages l’évocation des œuvres de l’écrivain), que Frédéric va éplucher les archives de ses parents qu’il n’a jusque-là pas consultées alors qu’elles étaient à portée de main dans leur domicile français, va lire des courriers et des témoignages et va rencontrer des personnes susceptibles de le renseigner sur les tribulations de sa famille. C’est alors qu’il découvre le témoignage d’une certaine Elena, qui s’avère être sa mère ; un récit pathétique, qui occupe une partie entière du roman, et qui donne des détails sur le sort effrayant que les communistes roumains alors au pouvoir ont fait subir à sa famille (ses parents, sa petite sœur Angelica, et lui-même, Friedrich), entre 1951 et 1957.

Un sort effrayant, oui : la déportation de la famille, comme d’autres, depuis Orşova, dans le Banat, où elle s’était installée après avoir fui les Russes, vers le Bărăgan, où chacun doit s’efforcer de survivre dans un dénuement complet, soumis aux intempéries, à la faim, à la rudesse insensible des soldats. La petite Angelica, née sur place dans les conditions que l’on devine, y mourra et y sera enterrée, et Friedrich, confié un temps à une famille d’accueil, gardera un traumatisme indélébile de cette période, qu’il aura presque complètement occultée jusqu’à ses découvertes faites à un âge fort avancé, croyant jusque là que pour sa famille la masure du Bărăgan était une maison de campagne. Il comprend alors pourquoi sa mère, férue de Panaït Istrati, ne lui avait jamais lu Les chardons du Bărăgan, et pourquoi les lieux de son enfance se superposaient dans sa mémoire : « Jamais aucune mention du Bărăgan dans mon histoire […], pour la bonne raison que jusqu’à aujourd’hui ces lieux se confondaient dans mon esprit. Nous les avions fuis, et dans notre hâte d’être bientôt français nous avions sûrement voulu les effacer. Mais comment est-ce possible puisque nous avions laissé là-bas Angelica ? Enfin, mes parents, car moi, je l’avais pour ainsi dire… oubliée. » L’oubli, au cœur de ce récit pluriel et terrible, de cette quête poignante de la vérité.

Jean-Pierre Longre

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21/12/2025

L’épopée des « petites gens »

Roman, francophone, Lionel-Édouard Martin, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreLionel-Édouard Martin, Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif, 2025

Du haut de sa terrasse, le vieil Albert regarde et écoute le monde. Celui de maintenant, avec les voitures qui passent sur la route et les bruits suggestifs qui montent de l’intérieur de la maison ; celui d’autrefois, de l’amour et de la mort, des existences simples et compliquées.

« Alors, faut bien qu’ils existent, Blaise et Orlande, Jean-Claude et la Dédée, même s’ils parlent dans ma tête, faut bien qu’ils existent.

Et tous les morts avec, les fondeurs, Mone, Pierre, Giselle.

Câlin.

Tout ça d’existence, présente comme passée.

On ne peut pas douter de toute cette existence. Faut bien que ça existe…

Je les entends, sont emplis, tous, d’une grosse existence… »

On le voit, on l’entend, Lionel-Édouard Martin coule son style (comme coule le ferpent fondu des forgerons, comme coule la semence de l’homme sur la terre ainsi fertilisée) dans le langage de ses personnages : celui d’Albert, donc, mais aussi, en monologues distincts, ceux de son fils Jean-Claude, de Rolande (ou Orlande) sa bru, D’Andrée (ou Dédée) qu’il a aimée, de Blaise le petit-fils de celle-ci, et en « narrations » qui éclairent la vie locale et familiale, les plaisirs et les douleurs, les gestes et les habitudes. « On est sans doute de petites gens, mais on aime les choses bien faites, belles, inscrites dans une lignée de gestes qui imprègnent, façonnent. On vit comme ça, dans une continuité : rituels immuables, matières riches, guère nombreuses mais que l’on respecte. »

Et il y a la manière de rapporter tout cela, de faire connaître peu à peu ce qui se passe de grand dans ce petit monde ; et c’est vrai, on comprend peu à peu, au fil des mots, des phrases, ce qui sort du plus profond, du plus brûlant de ces « petites gens », de leur esprit, de leur cœur et de leur corps. Au plus fort de ces « histoires minuscules », la mort du petit-fils Colin (« Câlin ») et l’énorme vengeance sur ce qui a causé cette mort : un vrai morceau d’épopée familiale ! Le reste à l’avenant. Voilà un beau roman, une belle partition à plusieurs voix et à plusieurs mouvements, violence et apaisement, lenteur et rapidité, qu’il faut déchiffrer patiemment pour en goûter la saveur musicale et poétique.

Jean-Pierre Longre

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https://lionel-edouard-martin.net

14/12/2025

Une émouvante enquête

Récit, essai, francophone Paul Gasnier, Gallimard, Jean-Pierre LongrePaul Gasnier, La collision, Gallimard, 2025

À une époque où le fait divers prend le pas, dans les informations servies par les médias, sur les autres événements, le livre de Paul Gasnier donne à réfléchir d’une manière sereine, sérieuse et touchante. Il écrit à ce propos : « Ces événements, quand on les prend un à un et qu’on les décortique, peuvent raconter leur époque et l’absurdité tragique qui pend au nez de chacun, mais leur prolifération, accompagnée à chaque fois de conclusions et de solutions clé en main, est devenue si abondante qu’elle a presque l’effet inverse, celui d’annihiler leur possible signification. […] La passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu. »

Car la « collision » dont il est ici question est bien un « fait divers », qui toutefois touche l’auteur de si près qu’il aurait pu se réfugier dans la colère ou le désespoir. « Le 6 juin 2012, à 17h13 précisément […], Saïd, dix-huit ans, qui est alors délinquant récidiviste, remontait une rue étroite des pentes du quartier de la Croix-Rousse, en roue arrière sur une moto cross lancée à 80 km/h. Après quelques mètres, il en perdait le contrôle. La roue avant percuta en pleine tête une femme de cinquante-quatre ans, qui pédalait devant lui à vélo. Cette femme, c’était ma mère. L’hôpital Lyon Sud de Pierre-Bénite la déclara décédée une semaine plus tard. » Pierre Gasnier a alors vingt et un ans. Dix ans plus tard, il décide de faire le récit de ce drame, en se préservant des simplifications manichéennes.

Faisant alterner les faits à l’état brut (reproductions textuelles de documents, dialogues, courriers, narrations objectives d’événements), l’enquête auprès de la famille de Saïd, l’histoire de ses propres parents et les réflexions sur la confrontation des différents microcosmes qui composent et divisent notre société, l’auteur tente d’analyser les tenants et les aboutissants du drame, se demandant si et comment il aurait pu être évité. Ce faisant, il n’occulte ni l’émotion qui le ronge toujours, ni la responsabilité d’un jeune homme qui, façonné par l’argent facile de la drogue et la fréquentation d’individus peu recommandables (alors que les autres membres de sa famille sont tout à fait respectables), reproduit durablement le schéma de la délinquance, ni les méfaits d’une organisation sociale dont les « filets […] n’accrochent plus, ne rattrapent plus, et où l’obsession de soi permet tout. » Le récit de Paul Gasnier se lit à la fois comme une enquête objective et comme un témoignage émouvant, d'une grande humanité ; c’est cette complémentarité qui, outre ses qualités narratives, en fait l’un des intérêts majeurs.

Jean-Pierre Longre

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07/12/2025

La valse des personnages

Roman, francophone, Mireille Hilsum, Pont 9, Jean-Pierre LongreMireille Hilsum, La fille au manteau jaune, Pont 9, 2025

Longtemps Mireille Hilsum a travaillé dans les marges de la création littéraire, dévoilant autant que possible à ses étudiants les mystères des œuvres d’Aragon, de Modiano, de Perec et alii, et publiant des études, des essais, des articles sur ses auteurs de prédilection. Elle aurait pu se contenter de ce brillant bilan. Mais non ! Elle a voulu sortir des marges, franchir la frontière qui la séparait de la création même – comme ses semblables le font parfois –, et s’est aventurée en terrain à la fois connu et accidenté, traçant ses propres chemins aux subtiles et complexes sinuosités.

Imaginons. Passant la frontière avec armes et bagages, l’autrice (l’ôtrice, comme elle s’orthographie elle-même, on comprendra pourquoi) pourrait avoir ouvert malencontreusement la valise où elle avait enfermé ses personnages favoris, et voilà que ceux-ci en auraient profité pour s’échapper, s’envoler comme Icare et d’autres le firent dans le dernier roman de Raymond Queneau… Mézalor (comme aurait écrit celui-ci), que faire ? Pleine de ressources, M. H. prend ses personnages au bond, et imagine une agence spécialisée créée par sa narratrice : « Cela faisait bientôt douze ans que je travaillais à l’enlèvement des personnages romanesques. […] C’est ainsi que j’étais devenue une ôtrice indépendante. Habituellement je travaillais au repeuplement du roman contemporain. » Tout naturellement, on aura commencé avec une séduisante allusion métropolitaine, annoncée par le titre, à La petite Bijou de Patrick Modiano. Mais ce n’est qu’un début. Et alors… Nous nous surprenons à fréquenter Balzac, Stendhal, Flaubert, Louise Colet (au passage salutairement réhabilitée), Maupassant, Zola – avec le « prélèvement » de leurs protagonistes destinés à être « recyclés » dans la littérature contemporaine.

C’est ainsi que nous fréquentons aussi Aragon, Emmanuel Bove, Georges Perec, Patrick Modiano (bien sûr), Léo Malet (surprenant peut-être, mais Nestor Burma est un si bon détective) et beaucoup d’autres. Et alors… C’est un joyeux défilé, une folle valse de personnages qui se croisent, s’entrecroisent, se décroisent, s’interpellent pourquoi pas, d’un siècle à l’autre, d’un roman à l’autre, d’un quartier parisien à l’autre, sous la houlette d’une « ôtrice » qui ne fait pas qu’« ôter », mais qui prend des initiatives bienfaisantes (comme le projet de fondation d’un « ouvroir de littérature potentiellement féminine ») et nous fait suivre avec une émotion inédite les méandres secrets de ses ouvrages favoris.

Inédite aussi, la présentation de l’ensemble. La prose romanesque s’assortit d’une mise en page pleine de surprises. Des illustrations, des tableaux récapitulatifs, des pavés didactiques (exemples : définitions d’ « éponyme » ou de « mise en abyme », ou question du genre : « Flaubert a-t-il vraiment prononcé cette célèbre formule : « Madame Bovary, c’est moi ! » ? »), des passages en prose quasiment versifiée, des notes malicieuses etc. La patte de la pédagogue, l’imagination et le style de l’écrivaine : voilà un roman qui nous laisse toute liberté : celle de s’y promener nonchalamment, de s’y perdre sans vergogne, de s’y plonger audacieusement, avec l’espoir de refaire surface un jour… Quoi qu’il en soit, prenez le risque ! Cela vaut largement la peine de le courir.

Jean-Pierre Longre

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01/12/2025

Une histoire d’ours, d’amitié et d’amour

Nouvelle, Japon, Haruki Murakami, Corinne Atlan, Kat Menschik, Belfond, Jean-Pierre LongreLire, relire... Haruki Murakami, Galette au miel, traduit du japonais par Corinne Atlan, illustrations de Kat Menschik, Belfond, 2024, 10/18, 2025

Cela commence comme un conte pour enfants : l’ours Masakichi récolte beaucoup de miel et va le vendre à la ville, mais il est rejeté à la fois par ses compères et par les humains. Cette histoire, c’est Junpei qui la raconte à Sara, petite fille traumatisée par les images du séisme de Kobe et réveillée souvent par un « vilain monsieur » qu’elle appelle le « Bonhomme Tremblement de Terre ». « Junpei inventait souvent des histoires qu’il racontait à Sara au moment où elle allait se coucher. La fillette lui posait des questions chaque fois qu’un élément lui échappait, et Junpei interrompait chaque fois son récit pour lui expliquer les choses en détail. Les questions étaient généralement pointues et intéressantes et, le temps que Junpei réfléchisse à la façon d’y répondre, de nouvelles idées pour poursuivre son histoire naissaient dans son esprit. »

nouvelle,japon,haruki murakami,corinne atlan,kat menschik,belfond,jean-pierre longreIl faut dire que Junpei, auteur de nombreuses nouvelles, est un écrivain reconnu, et est un grand ami de Sayoko, la mère de Sara. C’est lorsque nous apprenons cela que nous pénétrons dans le monde des adultes et de leur passé. Lorsqu’ils étaient étudiants, Sayoko et Junpei formaient, avec leur condisciple Takatsuki, un trio d’amis inséparables. Les deux garçons étaient amoureux de Junpei, et il s’ensuivit une série d’épisodes dans lesquels l’amour et l’amitié s’entremêlaient, et au cours desquels Junpei eut du mal à se décider.

Plus tard, après un certain nombre de péripéties, le jour, ou plutôt la nuit où Junpei et Sayoko se manifestent enfin leur amour mutuel, la petite Sara se réveille et vient les voir de la part du « Bonhomme Tremblement de Terre ». « Va dire à ta maman que j’ai soulevé les boîtes pour tout le monde, et que j’attends. » À partir de ce moment, Junpei imagine une belle suite aux aventures de l’ours et décide d’écrire « des nouvelles d’un autre genre » où il sera question de l’amour et de la protection des êtres chers. Ce beau conte aux diverses facettes est ponctué par les illustrations de Kat Menschik qui, en gros plans à la fois fixes et mouvementés, met l’accent sur certains détails du texte, lui donnant ainsi un supplément d’intensité esthétique.

Jean-Pierre Longre

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24/11/2025

Sulina, vie et mort

roman,roumanie,jean bart,eugeniu botez, les argonautes, gabrielle danoux,jean-pierre longreJean Bart, Europolis, traduit du roumain par Gabrielle Danoux, Les Argonautes, 2025

Eugeniu Botez (1874-1933), commandant de marine et écrivain, rendit un bel hommage à l’un des plus fameux corsaires français en signant ses livres du pseudonyme de Jean Bart. Donc ne nous y trompons pas. Europolis est bien un roman roumain, dont l’action se déroule dans une ville cosmopolite, entre Orient et Occident, aux limites de la terre et de l’eau, entre fleuve et mer : à l’embouchure du Danube, dans un port qui, entre XIXe et XXe siècle, (le livre fut publié en 1933), ne vivait que du trafic maritime. Avant d’être envahie par les bancs de sable, Sulina était une porte grand ouverte : « Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien. ». Tenue par la « Commission européenne du Danube » (d’où le titre du livre), la ville roumaine est une « tour de Babel » où se côtoient Roumains, Grecs, Turcs, Russes, Lipovènes, occidentaux divers, « marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes de toutes sortes. ».

roman,roumanie,jean bart,eugeniu botez,les argonautes,gabrielle danoux,jean-pierre longreLà, entre bistrots et quais, entre maisons bourgeoises et taudis, tous, notables comme prolétaires, attendent l’arrivée du frère de Stamati, « l’Américain », qui en tant que tel doit forcément être riche et est accueilli en héros. Las ! Nicula Marulis, sur qui étaient fondés tous les espoirs de richesse et de développement, s’avère être un ancien bagnard de Cayenne qui pour tout bien ramène sa fille Evantia, jeune et magnifique métisse, qui va faire tourner la tête des hommes et crever de jalousie les dames. Vont s’ensuivre diverses aventures accompagnées de rumeurs, de secrets plus ou moins dévoilés, de coups de théâtre, d’idylles et de tragédies amoureuses, dans la tradition du drame populaire – d'où l’humour toutefois n’est pas absent, ne serait-ce que par le burlesque de certaines scènes, par la satire sociale ou par quelques plaisanteries teintées d’une misogynie à prendre au second degré.

Europolis est une fresque qui, à partir du petit point qu’est Sulina, transporte le lecteur entre Mer Noire et continent américain, aller et retour, et décrit en profondeur la vie locale. Les scènes de foule, les portraits hauts en couleur, la vie et les loisirs des travailleurs, la description des manœuvres navales et portuaires, l’évocation du Delta du Danube, tout fait l’objet d’une verve tantôt réaliste, tantôt épique, voire héroï-comique. On ne peut s’empêcher de penser à la tradition homérique (l’une des héroïnes ne s’appelle-t-elle pas Penelopa ? Nicula Marulis, de retour de pays lointains, n’est-il pas un Ulysse décevant ? La navigation n’est-elle pas une composante primordiale du roman ?). Mais, plus contemporain de l’auteur, on pense aussi à Panaït Istrati : art du portrait vivant, vie grouillante d’une société aux origines et aux conditions mêlées, présence centrale du Danube, verve satirique, poésie du voyage : « Ce n’est que sur un navire aux voiles gonflées par le vent du large qu’on appréhende la beauté et la poésie de la mer. ». Et pour finir, cette profession de foi de l’un des protagonistes, le sous-lieutenant Neagu, qui « s’était créé une doctrine personnelle qu’il avait baptisée “humanitarisme positiviste″. » : « À force de trop aimer l’humanité j’ai fini misanthrope, à force de trop croire en la vérité et en la droiture, je suis devenu sceptique. ».

Lire Europolis, dans cette nouvelle et belle traduction (après celle de Constantin Botez, publiée en 1958), c’est, en suivant la destinée d’une foule de personnages pittoresques, retrouver merveilleusement et tragiquement un monde disparu. « La porte de Sulina se referme à jamais. ».

Jean-Pierre Longre

 

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19/11/2025

Une double fuite

Roman, francophone, Cécile Tlili, Calmann-Lévy, Jean-Pierre LongreCécile Tlili, Celle qui fugue, Calmann-Lévy, 2025

Son mari veut la quitter, lui faisant comprendre « la béance qui s’était formée » entre eux, l’ennui ayant pris la place de l’amour. À cette annonce, Alice est partie, abandonnant sa maison, son époux et sa fille adolescente. Une brève errance en Corse, puis un retour dans la ville méridionale où elle vivait, partageant son temps entre un petit appartement, son travail dans un laboratoire d’analyses, sa solitude, ses regrets d’avoir laissé Romane, sa fille tant aimée, et des insomnies qui la mènent au bord du danger.

Un soir où ce danger est imminent, elle est accueillie par une toute jeune voisine, Siham, qui va être pour elle un vrai réconfort, jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que sa bienfaitrice est elle-même confrontée à des difficultés familiales qui vont la pousser à une fuite inquiétante. « Je compte les heures qui me séparent du matin, sept heures, une éternité, je ne vais pas arriver à tenir, sans Siham me voici de nouveau livrée en pâture à mes angoisses, j’ai peur pour elle que j’imagine accidentée, blessée, enlevée, violée, j’ai absurdement peur pour Romane, j’entends hurler la terreur que j’ai tenté de bâillonner depuis que ma fille est née, parce que si on la laisse s’exprimer on ne vit plus, et puis, même si je n’ose pas me l’avouer, j’ai peur pour moi, pour moi qui ne sais pas ce que je vais devenir sans Siham. »

Celle qui fugue est le roman, poétique et sensible, d’une double destinée, d’une double fuite : celle d’Alice, celle de Siham. Nous pénétrons dans l’intimité de la première, par les yeux et la parole de laquelle nous percevons le désarroi de ces deux femmes, mais aussi leur soif de vivre autre chose que ce qu’elles ont à subir. Leur « incorrigible tentation de fuir » débouchera peut-être sur une vie plus sereine, faite d’espoir et d’une douceur que laisse entrevoir le dernier chapitre.

Jean-Pierre Longre

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12/11/2025

L’art du bref

Textes brefs, Jean-Jacques Nuel, Éditions du Petit Pavé, Jean-Pierre LongreJean-Jacques Nuel, Contresens, Éditions du Petit Pavé, 2025

Il y a plus de dix ans, j’écrivais ceci à propos des Courts métrages de Jean-Jacques Nuel : « Le texte bref, malgré les apparences, n’est pas un genre facile. Il n’est pas donné à tout le monde de réussir à dire (ou, le plus souvent, à suggérer) en quelques lignes ce que d’autres développent en plusieurs centaines de pages. Il faut pour cela non seulement le sens de la concision, la maîtrise du mot et de l’expression justes, l’art de la chute, mais aussi de l’imagination, beaucoup d’esprit et beaucoup de travail. »

Voilà qui se vérifie pleinement avec Contresens. Pleinement, et même au quintuple, puisque cet ouvrage reprend une bonne partie de cinq recueils précédemment publiés : Courts métrages, Lettres de cachet, Modèles réduits, Le mouton noir et Billets d’absence – le tout augmenté de quelques inédits et parsemé d’illustrations de Dominique Laronde donnant une belle touche théâtrale à la prose.

La brièveté textuelle favorise la diversité des tonalités et des sujets. Impossible de tout passer en revue, bien sûr. Si Jean-Jacques Nuel ne néglige pas, pour le plaisir de ses compatriotes, d’évoquer de-ci de-là la bonne ville de Lyon ou de faire quelques (vraies-fausses ?) confidences à caractère autobiographique et auto-ironique (sur son prénom par exemple), ses textes touchent à l’universalité de la vie et de la condition humaine. Il y  a l’humour souvent noir, voire désespéré, des dystopies que l’on peut surmonter grâce à des solutions radicales ou douces (parfois) ; il y a, bien sûr, l’absurde kafkaïen de certaines situations, et pas mal de nostalgie bercée par de jolis souvenirs et un sens pénétrant de la poésie, mais aussi le sentiment du temps qui passe et de la vieillesse annonçant la fin ; n’oublions pas la verve satirique d’un auteur qui, entre autres, ne ménage pas l’administration, les petits chefs et les mauvais littérateurs.

On aurait envie de composer un florilège, mais que choisir ? Simplement, pour donner un avant-goût, reprenons ce qu’affiche la quatrième de couverture :

PHOTOMATON
La photo d’identité en noir et blanc, de mauvaise qualité, s’était estompée avec le temps : on ne distinguait plus que l’ovale du visage aux cheveux ras se détachant sur le gris plus sombre du rideau, et des traces de la bouche, du nez, des yeux, des sourcils aussi indistinctes que les taches des reliefs à la surface de la pleine lune. L’homme sur la photo était devenu méconnaissable, et cependant, de tous mes portraits, c’était celui qui me ressemblait le plus.

FAUSSAIRES
J’avais été invité dans un festival de poésie qui se tenait en été dans le midi de la France ; mon nom figurait au programme, au milieu d’une liste de poètes de diverses nationalités. Mais, tout en étant heureux de cette occasion de monter sur une scène, j’éprouvais une certaine gêne : n’ayant plus écrit de poésie depuis plus de vingt ans, je n’avais aucun poème à lire. Je me résolus donc à livrer au public un choix de mes textes en prose. Ils rencontrèrent un vif succès, et les organisateurs tentèrent de me persuader qu’il s’agissait là d’une forme de poésie. Je les laissai dire, par politesse, mais au fond de moi je savais bien que non. Mes textes n’étaient pas de la poésie, pas davantage que tous les prétendus poèmes de tous les prétendus poètes qu’il me fallut subir, avant et après mon intervention.

Et pour varier les attentes de lecture, ajoutons :

LE BUREAU DES ADMISSIONS

Les candidats attendaient toute la nuit dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture, pour être certains d’obtenir dès l’ouverture du bureau ce précieux ticket, délivré en nombre limité, qui leur donnait le droit d’attendre, la nuit suivante, dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture.

VOL AVEC TRANSFERT

[…] Si la traversée de la moitié du globe n’avait présenté aucune difficulté, le passage du terminal 1 au terminal 2 de cet aéroport s’avérait une épreuve interminable et peut-être insurmontable.

ÉCHEC DE LA POLITIQUE DE PROHIBITION

À plusieurs reprises, le gouvernement de ce pays, animé des meilleures intentions du monde et d’un idéal progressiste, a voulu interdire la mort. Peine perdue. Les gens continuaient de mourir, en cachette, et dans de très mauvaises conditions sanitaires.

À chacun de poursuivre…

Jean-Pierre Longre

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05/11/2025

À la recherche d’une figure perdue

Roman, francophone, Laurent Mauvignier, Les éditions de Minuit, Jean-Pierre LongreLaurent Mauvignier, La Maison vide, Les éditions de Minuit, 2025

Prix Goncourt 2025

Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur, était née Proust en 1885. Aucun lien de parenté avec Marcel, mais le vaste roman familial de Laurent Mauvignier est construit sur une recherche, celle de la figure perdue de Marguerite, sa grand-mère, une figure qui a été soigneusement ôtée de toutes les photos familiales, une figure sans doute maudite – on va savoir peu à peu pourquoi, grâce à des investigations qui tiennent à la fois de l’enquête minutieuse et de l’imagination. « Je ne fais que du roman –, mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens. »

On fait ainsi la connaissance de l’arrière-arrière-grand-père Firmin, propriétaire terrien autoritaire déçu par ses deux fils et mettant tous ses espoirs en sa « petite Boule d’Or », sa fille Marie-Ernestine qui, malgré des dons exceptionnels pour la musique et ses sentiments plus ou moins voilés pour son professeur de piano, devra se résigner à épouser en 1905 Jules, un employé zélé de son père ; le couple héritera ainsi des exploitations agricoles, de la scierie et d’une domination incontestée sur l’ensemble des possessions et du personnel. Après une longue attente, ce sera en 1913 la naissance de Marguerite, qui n’aura pas le temps de connaître son père tué en Argonne en 1916. Marguerite qui, de victime de la concupiscence masculine deviendra celle sur qui tombe le déshonneur familial, Marguerite qui, auparavant, aura découvert des secrets soigneusement celés par sa mère, cette mère qui refusera toujours de jouer du piano pour sa fille – qui l’écoutera en cachette, l’oreille collée contre le plancher…

Car la musique est au cœur de la relation secrète, presque inconsciente, entre la mère et la fille : « La musique lui parle même lorsque sa mère croit s’enfermer et éloigner sa fille, et c’est peut-être même en l’éloignant que sa mère s’approche au plus près de l’intimité de sa fille ; oui, dans l’esprit de l’enfant, la musique vient pour lui dire une parole que sa mère ne peut pas porter par les mots ni par les gestes ; la musique vient jusqu’à elle pour la bercer, la cajoler, la consoler, l’aimer, lui parler, lui murmurer un langage en-deçà des mots ; la douceur et la tendresse maternelle dont sa mère la prive viennent à elle à travers les poutres du grand salon, ils lui traversent le corps lorsqu’elle écoute, allongée sur le parquet, les doigts qui courent sur le clavier et la musique qui monte et imbibe l’air de la maison, et la maison elle-même, dans le corps même de ses murs et de ses fondations. »

Allons plus loin : l’histoire ici évoquée, « dont, écrit l’auteur, je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible », est comparable à une symphonie. L’ampleur de la prose, les suspensions et reprises de son rythme, les mystérieuses résonances et harmonies que portent les phrases, tout cela suscite à la lecture l’émotion que provoque une musique profonde. La maison familiale, que la nouvelle génération a redécouverte après une longue période inoccupée, donne certes une impression de vide. Pourtant, au cœur de ce vide, outre les meubles, un « grand corps sombre trône dans la pièce du bas » : le piano, qui est comme un fil conducteur depuis la passion de Marie-Ernestine jusqu’à l’enfance de l’auteur. Pour celui-ci, la quête de la figure perdue de Marguerite… Oui, et pour les lecteurs la découverte d’un grand roman symphonique.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr 

Pour lire des chroniques sur quelques autres livres de Laurent Mauvignier: http://jplongre.hautetfort.com/tag/laurent+mauvignier

04/11/2025

Sortir de l’impasse

roman,francophone,burundi,gaël faye,grasset,jean-pierre longreLire, relire... Gaël Faye, Petit pays, Grasset, 2016, Le livre de poche, 2017, réédition 2020, édition collector, 2025

Gabriel, dit Gaby, père français et mère rwandaise, vit à Bujumbura, dans la région de l’Afrique des Grands Lacs, à une époque tourmentée (les années 1990) qui aurait pu faire son malheur, d’autant plus qu’à la guerre et aux massacres s’ajoute la séparation des parents. Pourtant, même si certaines scènes de violence et certains récits (celui de sa mère, par exemple, revenant du Rwanda où elle a découvert l’horreur) le marquent profondément, il n’est pas malheureux. La petite bande de copains qui occupent « l’impasse » où il vit – les jumeaux, Armand, Gino et lui – s’amuse aux chapardages, aux petites expéditions aventureuses, aux bagarres et autres exploits virils de jeunes garçons.

Roman, francophone, Burundi, Gaël Faye, Grasset, Jean-Pierre Longre« Chez moi ? C’était ici. Certes, j’étais le fils d’une Rwandaise, mais ma réalité était le Burundi, l’école française, Kinarina, l’impasse. Le reste n’existait pas. ». Peu à peu, Gabriel va sortir de la bulle enfantine pour prendre conscience de sa place sociale et familiale, de ses propres hontes, des réalités de son pays et du monde, des soubresauts politiques (l’euphorie des premières élections libres, le coup d’État qui a suivi, les rivalités sanglantes entre Hutu et Tutsi), de la guerre qui, malgré ses réticences et son naturel pacifique, vient toucher son petit monde relativement privilégié : « Gaby, c’est la guerre. On protège notre impasse. Si on ne le fait pas, ils nous tueront. Quand est-ce que tu vas comprendre ? Dans quel monde vis-tu ? […] Nos ennemis sont déjà là. Ce sont les Hutu et eux n’hésitent pas à tuer des enfants, cette bande de sauvages. Regarde ce qu’ils ont fait à tes cousins, au Rwanda. Nous ne sommes pas en sécurité. Il faut apprendre à nous défendre et à riposter. Que feras-tu quand ils rentreront dans l’impasse ? Tu leur offriras des mangues ? », lui lance son ami Gino. Mais il y a aussi les lettres qu’il échange avec Laure, sa correspondante d’Orléans, ouverture épistolaire heureuse qui lui offre les prémices d’une vocation littéraire ; il y a l’école, qu’il est bien content de reprendre après des grandes vacances inoccupées (« c’est pire que le chômage ») ; et il y a les livres que Madame Economopoulos, une voisine, lui fait découvrir : « Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. ».

roman,francophone,burundi,gaël faye,grasset,jean-pierre longreGabriel, sans aucun doute, ressemble à Gaël, et ce qui est raconté dans le roman est visiblement le fruit de l’expérience. Avec l’exil, il a trouvé la paix, mais il reste « entre deux rives » géographiques et temporelles : exilé « de [son] enfance » plus que « de [son] pays », l’adulte, revenant vers le pays d’origine, n’y retrouvera que les livres, et des traces funestes. Petit pays est écrit au rythme de la vie, des petits et grands événements qui ont marqué le passé. Chaque chapitre déroule un épisode particulier, bonheur ou malheur, et aboutit à une évocation du paysage intérieur ou extérieur, cadence musicale ponctuant la narration. Un roman dont la force réside dans ce qu’il raconte, et dont la densité réside dans ses prolongements poétiques.

Jean-Pierre Longre

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28/10/2025

Du sang et des livres

Roman, francophone, Maxime Benoît-Jeannin, Asmodée Edern, Jean-Pierre LongreMaxime Benoît-Jeannin, Meurtres chez les Goncourt, Asmodée Edern, 2025

Il se passe des choses bizarres et dramatiques dans l’immeuble où habitent Edmond et Jules de Goncourt. Certes, la soirée promet d’être passionnante, réjouissante et fournie : dans l’appartement des fameux duettistes littéraires, vont se réunir quelques personnalités de l’époque : l’imposant Gustave Flaubert, Théophile Gautier avec femme et enfants, une comédienne à succès (pas seulement théâtral), quelques autres invités appartenant au monde du théâtre et du spectacle, et Léonce Jacquelain, un jeune auteur venu de Gand présenter son premier roman, La Passagère de la Méduse, dont Flaubert va faire une lecture « gueulée ». Cette lecture occupe tout ce monde, et aussi une part non négligeable du livre : une mise en abyme, un roman dans le roman, doublant l’intrigue.

Car de l’intrigue, il y en a… Le meurtre sanglant de la voisine de palier des Goncourt, une « très belle jeune femme exerçant le très antique métier qui console les hommes solitaires ou mariés, et parfois les hommes de lettres » – ce qui multiplie les suspects aux yeux du commissaire de quartier, un certain Fenouil, venu enquêter et soupçonner un peu tout le monde. On n’en restera pas là : le comte Dusseuil (on reste dans les éléments immobiliers…), qui habite au-dessus des Goncourt et dont l’épouse, comme par hasard, est la maîtresse de Jules, trouve la mort dans des circonstances compromettantes, qui pourront être cachées grâce à l’arrivée inopinée d’un peintre bohème et de son singe…

Autant dire que se multiplient des péripéties dans lesquelles mort violente et littérature, sans parler de quelques scènes dans lesquelles la sensualité se déploie sans vergogne, s’emboîtent avec beaucoup de vivacité, et souvent d'humour. Meurtres chez les Goncourt est un roman multiple, à lire comme un vrai « thriller littéraire ».

Jean-Pierre Longre

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21/10/2025

Enquête sur un échec à répétition

Essai, francophone, Bernard Cerquiglini, Folio, Jean-Pierre LongreBernard Cerquiglini, À qui la faute ?, « L’impossible (mais nécessaire) réforme de l’orthographe », Folio, 2025

Chacun s’est un jour posé des questions sur certaines anomalies de l’orthographe française : pourquoi écrire au pluriel des bijoux et des filous, des chevaux et des landaus, pourquoi dangereux fait-il dangereuse au féminin, ou pourquoi chanceler donne-t-il « il chancelle », mais modeler « il modèle » ? On pourrait multiplier les exemples dans lesquels interviennent non le souci étymologique, mais le hasard des graphies médiévales, voire plus tardives. Et qu’en est-il de la transcription de l’oral ? Eh bien, on constate que par exemple « la consonne /s/ s’écrit s, ss, t, c, ç » ; que « la voyelle nasale /in/ se rend par in, im, ain, aim, ein, yn, ym, etc. » Ne faudrait-il pas réformer tout cela ?

Oui, depuis le XVIe siècle jusqu’à notre époque, on ne compte pas les grammairiens, linguistes, enseignants, écrivains qui se sont lancés « à l’assaut de la forteresse orthographique », et qui ont subi un échec tantôt discret, tantôt retentissant. Bernard Cerquiglini, qui fut officiellement de la partie, mais qui, en bon oulipien, sait combiner le sérieux (universitaire) et le détachement (humoristique), sans négliger la discrète provocation, s’adonne dans ce bref mais dense volume à une enquête minutieuse sur cet échec maintes fois répété.

« À qui la faute ? » Le substantif du titre rappelle en filigrane que l’erreur orthographique connote « une idée de péché », tant les conventions d’écriture semblent revêtues d’un caractère sacré. Qui sont donc les responsables de l’impossibilité de réformer l’orthographe ? L’auteur les répartit en cinq catégories, sous la forme interrogative. Les « cuistres » ? Ce sont les pédants, « latinisants besogneux et souvent responsables d’un étymologisme inopportun », mais qui ne sont pas complètement étrangers aux progrès linguistiques. L’Académie française ? Chargée de « dire le droit en matière graphique », elle aménage la norme au long des siècles et des livraisons du dictionnaire. Jules Ferry ? « Lire, écrire, compter », telle est la mission de l’école, et les deux premières injonctions mettent en avant une graphie figée, donnant le pouvoir à ceux qui maîtrisent l’orthographe, mais aussi faisant surgir, aux alentours de 1900, un « camp de la réforme » qui se manifestera jusqu’aux « Rectifications orthographiques » de 1990, que pratiquement personne n’applique… Les réformateurs ? Depuis Louis Meigret et son « Traité » publié en 1550, les tentatives de simplification tendant à harmoniser l’écriture et la prononciation et à supprimer les anomalies évoquées au début de cette chronique ont été nombreuses, et parfois si excessives qu’elles ont suscité au pire de violentes réactions, au mieux l’indifférence. Charlemagne ? Nous remontons alors aux sources d’une langue française marquée par la « créolité », un mélange complexe d’idiomes qui font sa richesse et sa singularité, une complexité qui, selon l’auteur, demanderait malgré tout une rénovation bien comprise. Sera-t-elle possible ? En tout cas, Bernard Cerquiglini nous incite, sans pédantisme mais avec la science du spécialiste et le savoir-faire du pédagogue, à réfléchir sur le passé et le présent d’une langue qui doit assurer son avenir.

Jean-Pierre Longre

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13/10/2025

« Mourir à vingt ans pour la liberté »

Essai, Histoire, biographie, Hervé Le Tellier, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire... Hervé Le Tellier, Le nom sur le mur, Gallimard, 2024, Folio, 2025

Comme souvent, c’est le hasard qui fut le déclencheur. La suite est le fait de l’auteur et de son héros. Celui-ci, dont le nom fut découvert sur le mur de la maison qu’Hervé Le Tellier venait d’acheter dans la Drôme, est au nombre des jeunes gens qui décidèrent de combattre l’envahisseur nazi, et qui en moururent. André Chaix, né en 1924, a été tué en août 1944 à Grignan avec plusieurs de ses camarades par des mitrailleurs allemands, et enterré à Montmeyran, où il est né, après avoir vécu à La Paillette, près de Dieulefit.

Les quelques éléments recueillis – photos, témoignages, documents – permettent à Hervé Le Tellier de reconstituer par bribes (des « poussières », écrit-il) l’histoire du jeune homme, son enfance, sa jeunesse d’apprenti aux « Céramiques de Dieulefit », son amour pour Simone, son engagement dans les FTP. Même si, parfois, l’imagination se permet quelques libertés, ce livre n’est pas un roman, et les éléments biographiques sont assortis de retours sur le passé collectif : « L’Histoire est forcément là, puisqu’André en fut à la fois acteur, héros et victime. » Nous pouvons alors apprendre ou réapprendre, par exemple, la signification des abréviations désignant les mouvements de résistance (FTP, FFI et maints autres), avoir des précisions sur le rôle majeur joué par Dieulefit, comme par le Chambon-sur-Lignon, pendant l’occupation, sur le Maquis Morvan, sur certains épisodes de la guerre et sur les blindés de la IIe Panzerdivision (ceux qui ont tué André), ou sur ces anciens nazis français qui participèrent à la fondation du FN (devenu Rassemblement National)… Les rappels factuels fondent aussi des réflexions sur le nazisme, sur le phénomène de la « soumission à l’autorité, la pression des pairs » qui « fabriquent à la chaîne des tueurs sans états d’âme. »

essai,histoire,biographie,hervé le tellier,gallimard,jean-pierre longreFace à cela, l’humain : l’amour d’André pour Simone, avec les photos et les mots, émouvants et parfois quasiment prémonitoires, qui le confirment (« Première photo avec toi ma chérie qui seras toujours pour moi la douce et pure Simone de mes amours. Avec toi nous parcourrons la vie dure parfois mais rien ne nous séparera à part la mort. Mes doux baisers. Ton Dédé de toujours. »), un amour qui entraîne quelques confidences de l’auteur lui-même ; l’évocation du fameux livre Le Tour de France de deux enfants, dont André gardait précieusement une page qui « raconte comment le savoir peut dompter la peur » ; une autre évocation, celle d’amis anciens de l’OULIPO (dont Hervé Le Tellier est le président), Italo Calvino, qui fut lui aussi maquisard de son côté, François Le Lionnais, qui fut déporté au camp de Dora, auquel je (l’auteur de cette chronique) ne peux penser sans une forte émotion, puisque mon oncle maternel Pierre Penel, résistant sous le nom de Marceau, y fut déporté après avoir été arrêté et torturé à Lyon, et y mourut à 22 ans, en janvier  1945 ; une rue de Saint-Genis Laval porte son nom, qui est aussi gravé sur une stèle du cimetière de Peyrus, village de la Drôme d’où la famille de Pierre (la mienne, donc) est originaire et où il allait souvent voir ses grands-parents, non loin du Montmeyran d’André… Deux destinées dont la proximité est trop flagrante pour ne pas être signalée…

Trêve de confidences familiales… Je finirai, sans autre commentaire, par un paragraphe essentiel du livre : « L’année 2024 est celle du centenaire de la naissance d’André Chaix, et quatre-vingts années ont passé depuis sa mort. Mais à regarder le monde tel qu’il va, je ne doute pas qu’il faille toujours parler de l’Occupation, de la collaboration et du fascisme, du racisme et du rejet de l’autre jusqu’à sa destruction. Alors, je n’ai pas voulu que ce livre évite le monstre contre lequel André Chaix s’est battu, ne donne pas la parole aux idéaux pour lesquels il est mort et ne questionne pas notre nature profonde, notre désir d’appartenir à plus grand que nous, qui conduit au meilleur et au pire. »

Jean-Pierre Longre

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Pâtes italiennes

Le Teller nostalgie.pngLire, relire... Hervé Le Tellier, Le voleur de nostalgie, Le Castor Astral, 2005, Folio, 2025

 

Roman épistolaire, roman culinaire, roman oulipien, roman à tiroirs, roman d’investigation… Maintes caractéristiques génériques pourraient qualifier le dernier livre d’Hervé Le Tellier, qui se situe ici dans la droite (mais complexe) lignée des initiateurs de l’OuLiPo. Il y aurait à ajouter, aux limites du romanesque : la fiction autobiographique, l’érudition historique et artistique, la poésie italienne (et anglaise ou irlandaise), les jeux de l’amour (où le hasard, finalement, n’aura pas voix au chapitre), les malices intertextuelles, de Dante à Calvino et Roubaud.

 

roman,francophone,hervé le tellier,oulipo,le castor astral,jean-pierre longreOn aurait pu commencer par résumer, en disant par exemple : un chroniqueur gastronomique publie régulièrement dans un hebdomadaire français des recettes de pâtes italiennes sur fond d’anecdotes pittoresques, en usant du beau pseudonyme de Giovanni d’Arezzo ; un (vrai ?) Giovanni d’Arezzo, ayant découvert l’un de ces articles, lui écrit sans dévoiler son adresse, ce qui pousse le (faux) Giovanni à envoyer une réponse en trois exemplaires aux adresses de trois Giovanni d’Arezzo florentins trouvées grâce aux renseignements internationaux ; commence alors une abondante correspondance entre le narrateur et ses trois « homonymes », dont un retraité de l’enseignement et un jeune prisonnier.

 

Voilà le début, et on ne poursuivra pas le résumé ; car à partir de là, l’entrecroisement épistolaire, ponctué d’extraits du « Carnet de l’auteur » et de narrations culinaires, mène le lecteur, comme le narrateur, dans un labyrinthe de faux-semblants (vraisemblables au demeurant), de chemins de traverse, de jeux de piste, d’embûches intellectuelles et sentimentales. Qui dit vrai, qui ment ? Qui est le voleur, qui le volé ? Les « Caro Giovanni », « Cher Monsieur d’Arezzo », « Cher Giovanni », « Giovanni mio », « Carissimo Giovanni », les congratulations et remerciements mutuels sont des formules qui occultent à peine une guerre à pointes de moins en moins mouchetées où l’on n’hésite pas à se dérober des histoires personnelles, des souvenirs, des amours anciennes, des confidences, la « nostalgie » qu’évoque le titre.

 

Tout cela est un jeu ? En quelque sorte : jeu de l’arroseur arrosé, du piégeur piégé, du bourreau victime… Mais jeu qui, comme dans tout bon roman forgé à l’aune d’une construction rigoureusement préméditée (on ne peut manquer de penser, du côté épistolaire, aux Liaisons dangereuses, et du côté oulipien, à La vie mode d’emploi), engage une ou des existences à part entière ; celles des personnages, et celle du lecteur qui se laisse lui-même prendre au piège et ne peut s’empêcher de deviner que, sous ce qu’il a cursivement saisi, bien d’autres choses se tapissent dans les profondeurs dantesques de l’humaine comédie.

 

Jean-Pierre Longre

 

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06/10/2025

La poésie des insomnies

Nouvelle, poésie, francophone, Gaëlle Josse, Les éditions Noir sur blanc / Notabilia, Jean-Pierre LongreLire, relire... Gaëlle Josse, À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?, Les éditions Noir sur blanc / Notabilia, 2024, J'ai lu, 2025

Chacun a son histoire, ses histoires, et la nuit est propice à faire surgir ces « quelques éclats [qui] demeurent au milieu des heures profondes, en veille. » Oui, « c’est l’heure des aveux, des regrets, des impatiences, des souvenirs, de l’attente. Ce sont les heures où le cœur tremble, où les corps se souviennent, peau à peau avec la nuit. On ne triche plus. Ce sont les heures sentinelles de nos histoires, de nos petites victoires, de nos défaites. » Alors Gaëlle Josse, qui sait si bien s’y prendre avec les mots intimes, évoque ces heures de veille qui sont des heures de manques, de chagrins, de pleurs parfois, mais aussi de joies discrètes et d’espoir serein.

nouvelle,poésie,francophone,gaëlle josse,les éditions noir sur blanc  notabilia,jean-pierre longreIls sont là, ces hommes et ces femmes qui attendent une arrivée, un retour, qui pleurent un être cher, qui guettent des silhouettes entrevues, qui savent que la mort va arriver, ou qui ne savent pas ce qu’il va se passer, qui ont décidé d’aller chercher le bonheur ailleurs, ou de rompre, ou de renouer, ou tout simplement de vivre en se disant « que, parfois, tout est bien. »

Ces brèves séquences, ces instantanés nocturnes se succèdent au rythme lent des émotions, comme des élégies, comme de délicates mélodies. On connaît la prédilection de Gaëlle Josse pour l’art, en particulier pour la musique, évoquée ici à plusieurs reprises : le « monde infini et clos » de l’aria des Variations Goldberg, le « dernier concert » d’un pianiste qui sent la virtuosité lui échapper… Mais la musique s’épanouit surtout dans la prose poétique d’une autrice qui cultive la nuance et l’harmonie, une harmonie dont la continuité est assurée par les brèves transitions entre les différentes séquences ; une ligne, deux lignes à peine comme des portées musicales, « la nuit amère, la nuit comme un gouffre, la nuit consolation », « la nuit colère, la nuit repos, la nuit ouverte, la nuit refuge », « la nuit où tombent les masques »… La tonique et son complément ici multiple, la dominante…

Et puis, parmi toutes ces « microfictions », il y en a une qui penche vers l’aveu autobiographique, qui se nourrit de l’expérience de l’écriture nocturne, qui en dit tout en quelques lignes, et par lequel on terminera cette chronique : « Parfois l’écriture l’emmène au bord du vide et la retient là, sur cette frontière, puis au dernier moment elle la sauve de l’effroi, de la tiédeur, du demi-jour et des colères tristes. Elle poursuit son travail obscur de sourcière. »

Jean-Pierre Longre

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23/09/2025

De la guerre à l’amour

Roman, anglophone, Ernest Hemingway, Philippe Jaworski, Gallimard, Jean-Pierre LongreErnest Hemingway, L’adieu aux armes, nouvelle traduction de l’anglais (États-Unis) et avant-propos par Philippe Jaworski, préface de l’auteur, Gallimard / Du monde entier, décembre 2024.

Le narrateur, Frederic Henry, est un officier américain engagé comme ambulancier dans l’armée italienne pendant la guerre de 14-18. Au cours de ses missions où, la boisson aidant, il se fait quelques bons compagnons et même quelques fidèles amis, comme le médecin Rinaldi, il rencontre une jeune et belle infirmière anglaise, Catherine Barkley, dont il s’éprend. Amour partagé de plus en plus intensément, surtout lorsque, après avoir été sérieusement blessé au cours d’une bataille sur le front autrichien, il est hospitalisé dans un établissement de Milan où Catherine assure le service de nuit. « Cet été-là, nous passâmes des moments merveilleux. Dès que je pus sortir, nous nous promenions dans le parc. Je me rappelle la voiture, le cheval qui allait au pas, et devant nous le dos du cocher avec son haut-de-forme verni, et Catherine Barkley assise à côté de moi. Il suffisait que nos mains se touchent, un simple effleurement de ma main sur la sienne, pour que nous soyons excités. »

Mais il faut retourner au front et redécouvrir les brutales réalités de la guerre. « Les blessés affluaient au poste, certains portés sur des brancards, d’autres marchaient, d’autres sur le dos de soldats qui arrivaient à travers champs. Ils étaient trempés jusqu’aux os, et tous étaient terrifiés. » À la faveur d’une difficile retraite des Italiens face aux Autrichiens, Frederic déserte avec d’autres et, après maintes péripéties, frôlant plusieurs fois la mort, il va rejoindre Catherine enceinte et mener avec elle « une vie délicieuse. »

D’où vient que ce roman dramatique, achevé aux dires de l’auteur à Paris en 1929 et nouvellement traduit, compte à juste titre au nombre des chefs-d’œuvre de la littérature américaine ? Écrit en une prose sans aucune concession au « beau style » et sans aucun pathos, le récit rapporte les faits tels que les vivent les personnages, en l’absence de tout commentaire ; Philippe Jaworski, le traducteur, l’explique très bien dans son avant-propos : « Des gestes, des sensations, des choses vues, sans nul obstacle entre le lecteur et la créature de fiction. L’écrivain demande au langage un outil sûr pour faire vivre ses personnages avec intensité en dehors de lui, comme s’il ne les connaissait pas, les laissant révéler d’eux-mêmes ce qu’ils veulent, se trahir dans un dialogue, par exemple, ou un monologue intérieur. » On pourrait alors croire à une sécheresse narrative qui émousse l’intérêt. C’est le contraire : le lecteur se laisse entraîner par la prose et n’a de cesse que de passer d’un événement à l’autre, d’un épisode à l’autre, sans s’attarder à autre chose qu’aux personnages et à ce qu’ils vivent, à les accompagner dans leur bonheur et leur malheur, à vivre avec eux dans le roman. C’est ainsi que l’on comprend en quoi Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature 1954, est l’un des grands écrivains du XXe siècle.

Jean-Pierre Longre

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20/09/2025

L’épopée du vulgaire

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Ian Monk, né en 1960, décédé le 19 septembre 2025...

 

Ian Monk, Plouk Town, introduction de Jacques Roubaud, Éditions Cambourakis, 2007, rééd. 2011

                            

Au commencement était la contrainte et la contrainte s’est faite verbe et le verbe s’est fait avalanche. Ainsi : Plouk Town est un long texte poétique en onze parties : la première contient un poème (x) d’un vers (x2) d’un mot (x), la seconde deux parties (x) de quatre vers (x2) de deux mots (x), la troisième trois poèmes (x) de neuf vers (x2) de trois mots (x) et ainsi de suite, jusqu’à la dernière partie contenant 11 poèmes de 121 vers de 11 mots… L’avalanche, extension du principe oulipien de « boule de neige », sert donc à l’auteur de contrainte rythmique, et au texte de cadre poétique, à l’intérieur duquel d’autres contraintes (anaphores, rimes et antérimes, recherche de toutes les combinaisons possibles d’un ensemble de 9 mots aboutissant à la composition de 81 vers (99)…) guident le texte.

 

Soit. Mais l’exercice n’est jamais gratuit. Plouk Town est un ouvrage abouti, qui ne relève pas que de l’expérimental formel, mais aussi et surtout de l’expérience fondamentale du quotidien. Dans la ville en question, les Plouks en question, c’est nous, c’est Monk, c’est tous ceux qui traînent leur cafard quotidien dans un paysage sans horizon. Sans précautions oratoires, en toute lucidité mentale et en toute verdeur lexicale, l’auteur chante en mineur la connerie des gens, les mômes pénibles, les parkings de supermarché, le Quick, l’alcoolisme, la Star Academy, la promiscuité, les appartements crasseux, la clochardisation… Ces scènes de la vie vulgaire sont certes localisées pour la circonstance, mais elles sont de partout : comme partout (à Bombay, Tombouctou, Londres ou New York), « la pauvreté te cogne la gueule à Plouk Town » ; comme partout, on embauche (des vigiles, des surveillants, des tortionnaires, des connards), on a peur, on aime, on se souvient, on pense, on déteste, on tâche de vivre, on est sûr de mourir.

 

Il y a tout à Plouk Town, et on y ressent tout ce que peuvent ressentir les humains. Il y a tout dans le livre de Ian Monk (après une fort plaisante et fort charpentée préface de Jacques Roubaud), en vers, en morceaux de dialogues, en bribes de monologues, en fragments réalistes, poétiques, comiques, tragiques, épiques. Il y a même des tentatives de réponse à l’angoisse collective et individuelle :

« moi qui vous le dis je m’entraîne

à l’écriture justement mais justement pour sortir

de cette idée de pourriture de ma vie ».

 

Jean-Pierre Longre

 

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13/09/2025

Une élégante venue de Rio

Essai, francophone, musique, Alain Gerber, Patrick Frémeaux, Alain Lesage, Frémeaux & Associés, Jean-Pierre LongreAlain Gerber, Naissance de la bossa nova, note de Patrick Frémeaux, postface d’Alain Lesage, Frémeaux & Associés, 2025

Une fois n’est pas coutume, l’auteur de cette chronique avoue n’avoir pratiquement rien connu de la bossa nova avant d’avoir lu le livre d’Alain Gerber. Ou alors ce n’est qu’une impression, tant ce livre lui a ouvert les yeux et les oreilles sur des rythmes et des harmonies qu’il avait en tête sans les identifier formellement. Tout cela pour dire que Naissance de la bossa nova est un titre bien modeste pour un ouvrage d’une érudition qui, certes, ne surprend pas de la part de l’auteur, mais se déploie d’un air si naturel qu’on ne se doute pas de la somme de travail qu’a sûrement nécessité la quantité de références précises qu’il propose.

Il y a la « genèse à Rio de Janeiro », avec les « pères fondateurs » (Vinicius de Moraes, Antônio Carlos « Tom » Jobim, Joấo Gilbert), un certain nombre de chanteurs et chanteuses comme Chico Buarque ou Nara Leấo, et il y a la « jeunesse à New York et ailleurs dans le monde », dont Dizzy Gillespie et Stan Getz sont des figures dominantes, mais non uniques. La première phrase de l’histoire résume un état des lieux implacable : « Grâce à Dizzy Gillespie surtout, le jazz s’est afrocubanisé dans les années 40. Grâce à Stan Getz entre autres, le jazz s’est brésilianisé au début des années 60. » On s’attend donc à apprendre beaucoup de choses au fil des pages, et cette attente n’est pas déçue ! On apprend, par exemple, que l’expression bossa-nova a été utilisée pour la première fois dans une chanson de Mendonça, et d’ailleurs qu’à l’origine les bossas-novas sont essentiellement des chansons avec des paroles qui « leur collent à la peau » ; que la « nonchalance » apparente du genre est loin d’être un « relâchement rythmique », que « des sanitaires ont servi de maternité à la bossa-nova », que la chanson Tu verras chantée par Nicole Croisille et Claude Nougaro est de Chico Buarque (O Que Sera), que Stan Getz a inventé le « Brésil universel », « un pays de nulle part, plein d’ombres et de reflets, de mirages et de réminiscences. »

On le voit, ce n’est pas parce qu’Alain Gerber nous fait partager ses connaissances qu’il abandonne son costume d’écrivain. Même dans un livre historique abondamment documenté, il s’adonne à des considérations bien pensées sur les mystères de « l’invention mélodique », sur la musique codifiée, sur « la science harmonique » qui n’explique pourtant pas « ce qui fait qu’un certain agencement de notes trouvera un écho sur la sensibilité universelle. » Et il ne se prive pas, pour notre plus grand plaisir, de laisser se développer son style ô combien séduisant. Au hasard, un exemple à propos du « L.A. Four » : « Prolifique, professionnel en diable, prodigue en performances instrumentales, délicieux sans conteste, mais aussi, comment dire ?... facultatif, essentiellement distractif. Sans faiblesses et sans reproche. Sans folie et sans nécessité non plus. […] La démagogie n’a pas cours chez les Quatre de Los Angeles. Et la mièvrerie ne pouvait compter sur eux pour s’épanouir : montrer leurs muscles ne fut pas leur préoccupation majeure ; en revanche leur musique en quête de raffinement restait en toute circonstance remarquablement articulée. » Ce ne sont là que quelques lignes parmi de nombreuses non moins prenantes, à la manière de la bossa nova elle-même que, pour changer un peu de plume, Patrick Frémeaux définit en quelques mots dans sa note liminaire : « La bossa nova incarne cette élégance nonchalante qui nous charme immédiatement et qui a vite su conquérir bien au-delà des frontières brésiliennes. » Laissons-nous prendre par cette musique comme par la prose élégante d’Alain Gerber.

Jean-Pierre Longre

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Essai, francophone, musique, Alain Gerber, Patrick Frémeaux, Alain Lesage, Frémeaux & Associés, Jean-Pierre Longre« La bossa nova est l’une des plus emblématiques des musiques populaires du XXe siècle. En plus d’avoir offert au grand répertoire quelques-uns de ses plus beaux fleurons elle a placé la musique brésilienne sur le devant de la scène internationale. En parallèle à son ouvrage, Alain Gerber sélectionne 45 des œuvres les plus emblématiques des débuts de la bossa nova entre Brésil et États-Unis. Antônio Carlos Jobim, João Gilberto, Johnny Alf, Luiz Bonfá, Carlos Lyra et Baden Powell font échos à Stan Getz, Dizzy Gillespie, Dave Brubeck et Sonny Rollins. »

Patrick Frémeaux

  • CD 1 - RIO DE JANEIRO : HEITOR VILLA-LOBOS : BACHIANA BRASILEIRA N° 5 • DICK FARNEY & LUCIO ALVES : TEREZA DA PRAIA • JOHNNY ALF : RAPAZ DE BEM • ANTÔNIO CARLOS JOBIM & VINÍCIUS DE MORAES : SE TÔDOS FÔSSEM IGUAIS A VOCÊ • LUIZ BONFA : LUZES DO RIO • JOÃO GILBERTO : UM ABRAÇO NO BONFÁ • ELIZETE CARDOSO : OUTRA VEZ • JOÃO GILBERTO : CHEGA DE SAUDADE • DORIVAL CAYMMI : SAMBA DA MINHA TERRA • JOÃO GILBERTO : SAMBA DA MINHA TERRA • TRIO CAMARA : MUITO A VONTADE • JOÃO GILBERTO : HO-BÁ-LÁ-LÁ • ELIZETE CARDOSO : SERENATA DE ADEUS • BADEN POWELL : SAMBA NOVO, PT. 2 • BADEN POWELL : PARA NÂO SOFRER • MAYSA (MATTARAZZO) : O BARQUINHO • SYLVIA TELLES : SE É TARDE ME PERDOA • JOÃO GILBERTO : LOBO BOBO • SYLVIA TELLES : DISCUSSÃO • JOÃO GILBERTO : SAMBA DE UMA NOTA SO • JOÃO GILBERTO : DESAFINADO • SYLVIA TELLES : CORCOVADO • CARLOS LYRA : COISA MAIS LINDA • CARLOS LYRA : MARIA NINGUÉM • OS CARIOCAS : TUDO É BOSSA • SÉRGIO RICARDO : MAXIMA CULPA • ANIBAL SARDINHA “GAROTO” : ALMA BRASILEIRA • OSCAR CASTRO-NEVES : AULA DE MATEMATICA.

    CD 2 - (QUELQUE CHOSE SUR L’AMÉRIQUE DU NORD) : CURTIS FULLER : ONE NOTE SAMBA • DAVE BRUBECK : VENTO FRESCO • STAN GETZ & CHARLIE BYRD : É LUXO SÓ • CAL TJADER : SE É TARDE ME PERDOA • SONNY ROLLINS : THE NIGHT HAS A THOUSAND EYES • DIZZY GILLESPIE : DESAFINADO • BOB BROOKMEYER : CHORA TUA TRISTEZA • STAN GETZ : BIM BOM • ZOOT SIMS : MARIA NINGUEM • QUINCY JONES : BLACK ORPHEUS • DAVE PIKE : PHILUMBA • COLEMAN HAWKINS : UM ABRAÇO NO BONFÁ • IKE QUEBEC : FAVELA • LALO SCHIFRIN : RAPAZ DE BEM • CHARLIE ROUSE : VELHOS TEMPOS • GEORGE SHEARING : MANHA DE CARNAVAL • BUD SHANK : PENSATIVA.

    DIRECTION ARTISTIQUE : ALAIN GERBER

06/09/2025

Une entrée en littérature

Autobiographie, francophone, Philippe Vilain, Robert Lafont, Jean-Pierre LongrePhilippe Vilain, Mauvais élève, Robert Lafont, 2025

« Mauvais élève », Philippe Vilain le fut toute son enfance, jusqu’à ce que, décidant d’échapper aux horizons limités offerts par le BEP, il découvre la littérature et la philosophie, passe le baccalauréat, puis entame des études de Lettres qui le mèneront jusqu’au doctorat.

Voilà qui est vite résumé, et qui ne ferait pas la matière d’un livre s’il n’y avait pas tout le reste, notamment la rencontre avec Annie Ernaux qui, après un échange de correspondance, s’éprit de lui et le fit entrer dans sa vie. C’est ainsi que, lui-même séduit, il fit avec elle de beaux voyages, côtoya l’aristocratie des Lettres, ne se privant pas d’observer d’un œil acéré ce monde tout nouveau pour lui : « Je savais, grâce à un discernement exercé, saisir la personnalité de chacun, identifier leur appartenance sociale, à leur diction, façon de s’exprimer, posture, manière de se coiffer, de se vêtir, de s’approprier certaines marques ; je pouvais rapidement distinguer les aristocrates, les nobles, les bourgeois, les petits-bourgeois, démasquer les imposteurs, remarquer ceux qui n’appartenaient pas à ces cercles, les opportunistes qui n’y avaient pas grandi mais qui y étaient tolérés, les parvenus qui l’avaient conquis par des relations, mais qu’une assurance surjouée trahissait, tous ceux-là jusqu’aux belles provinciales séductrices mais désargentées qui me souriaient. »

Si sa compagne, bien plus expérimentée que lui, lui fait découvrir ce nouveau monde, elle devient aussi sa maîtresse en écriture ; sous sa houlette, il découvre la « dimension stakhanoviste » d’une tâche « semblable à un travail musical de gammes ou de répétitions », et apprend que « l’écriture demande un investissement sans faille, un apprentissage de l’humilité, une obéissance à une méthode, offrant finalement peu de jubilation, peu de plaisir. » En filigrane, on devine une relation de dominante à dominé, d’aristocrate des Lettres à jeune « plouc » (le mot a été dit) qui, en y réfléchissant, s’aperçoit que celle qui se désigne comme une « transfuge de classe » l’est beaucoup moins que lui : « C’était une erreur de croire que nous avions vécu la même enfance, puisque, en réalité, et heureusement pour elle, elle n’avait pas subi directement la violence et la pauvreté des classes inférieures, des déshérités, elle n’avait pas affronté le licenciement économique de ses parents, les dettes et la saisie immobilière, l’alcoolisme d’un père, l’échec scolaire. »

L’objet principal de Mauvais élève n’est pas tant le récit d’une relation amoureuse initiatrice et hors normes que celui d’une accession à la littérature et à ses dimensions, en même temps qu’une réflexion sur l’écriture elle-même, en particulier sur l’écriture autobiographique, ses « stratégies », ses « distorsions », « la façon dont un écrivain peut transformer son histoire, l’infléchir dans un sens plutôt que dans un autre, instrumentaliser ses expériences par les ruses du genre. » Au-delà des aspects anecdotiques, l’important est là : l’exploration d’une entrée en littérature et la découverte de ses mystères.

Jean-Pierre Longre

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